Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

Archive for octobre 2009

Lettre ouverte à Frédéric Mitterrand

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La situation des écrivains est fragile. Ce constat n’est pas nouveau. Mais notre volonté de défendre notre métier autant que son objet, le livre, nous apparaît essentiel. Voilà pourquoi nous avons décidé avec Xavier Houssin et Laurence Tardieu d’adresser une lettre ouverte à Frédéric Mitterrand afin d’attirer son attention sur le statut des auteurs de l’écrit. Cette lettre a paru dans Livres Hebdo vendredi dernier et paraîtra dans Marianne samedi prochain. En voici la teneur…

DE LIVRES ET D’EAU FRAÎCHE ?

Lettre ouverte à Frédéric Mitterrand

Par Xavier Houssin, Renaud Meyer, Laurence Tardieu*

Être écrivain et pouvoir continuer à l’être. Depuis combien de temps, Monsieur le Ministre, parle-t-on de notre statut ? Un problème rebattu, penseront certains. Hélas, surtout peu débattu…

La mise en place de la mission « Création et Internet », que vous avez confiée à Patrick Zelnik, Jacques Toubon et Guillaume Cerutti, et qui doit rendre ses conclusions le 15 novembre prochain, nous apparaît l’occasion de rouvrir le débat avec vous. Nous avons besoin de vous, Monsieur le Ministre. Pour vivre.

La plupart des acteurs du monde artistique sont représentés par des instances corporatives et bénéficient d’un statut social protecteur. C’est le cas des professionnels de la télévision, du cinéma, du théâtre et de la danse.

Pour exemples, le créateur d’une œuvre audiovisuelle perçoit une rémunération en sa qualité d’auteur et un salaire pour son travail technique durant le tournage et sa préparation. Lorsqu’il ne travaille pas, il est pris en charge par l’assurance-chômage. Un acteur de cinéma touche un salaire, peut percevoir des indemnités de chômage et reçoit une rémunération supplémentaire si le film dans lequel il a joué est diffusé à la télévision.

Les écrivains mettent un, deux ans, ou plus, pour écrire un livre. Les moins mal lotis perçoivent une avance sur leurs droits d’auteur qui, la plupart du temps, se situe aux alentours de 1500 euros et touchent de 5 à 15 % des ventes une fois cet à-valoir remboursé à l’éditeur. L’absence de statut social protecteur et la précarité financière qui en découle génèrent la multiplication des petits boulots de l’écrit, allant de la pige à la rédaction publicitaire, qui diluent l’œuvre dans la grande marmite des occupations économiquement nécessaires.

Considérez-vous, Monsieur le Ministre, qu’écrivain est un métier et qu’il faut que les gens qui l’exercent puissent en vivre ? Et pensez-vous, en la matière, que cela devrait participer de cette fameuse « exception culturelle française » à laquelle nous sommes si attachés ?

Certes, l’écrivain n’est pas l’unique acteur du livre, mais il en est l’intention première. Et il serait juste qu’il ne demeure pas le seul à ne pouvoir en vivre, tandis que d’autres acteurs de la chaîne du livre (diffuseurs, éditeurs, libraires) y ont leur statut social et y trouvent, pour certains, une réelle pérennité financière.

Le rapport rédigé par Sophie Barluet en 2007 et la mission Gaymard sur la situation du livre de mars 2009 ont insisté, chacun, sur la nécessité de maintenir le prix unique du livre et aussi de soutenir les différents acteurs de sa chaîne afin de préserver, toujours, cette « exception française ». Qu’en est-il dans la réalité ?

Le rapport Gaymard estime à quelque 55 000 les auteurs de livres en France, qu’il s’agisse des écrivains, des illustrateurs ou encore des traducteurs. Sur ce nombre, seuls 2500 dépendent de l’AGESSA (Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs à laquelle l’affiliation n’est possible qu’à partir de 7500 euros de revenus annuels), et vivent donc majoritairement avec les droits perçus au titre de la propriété littéraire et artistique. Les autres doivent exercer une activité différente à titre principal. Les 7500 euros nécessaires pour être pris en compte par l’AGESSA peuvent, certes, être atteints sous conditions grâce à des revenus annexes comme des interventions en milieu scolaire ou l’animation de débats. S’agit-il du même métier ? Les bourses d’aide à l’écriture, les résidences d’écrivains restent gouttes d’eau dans l’océan des Lettres. N’est-il pas temps de repenser vraiment la place des écrivains dans l’environnement culturel et de leur assurer ainsi des moyens financiers pour avancer dans leur travail ?

En 1927, Edouard Herriot déposait un projet de loi visant à créer une Caisse nationale des lettres alimentée par une taxe sur les œuvres entrant dans le domaine public. Financer la création des auteurs vivants par le succès des auteurs disparus ? Belle idée. Quelles avancées depuis ?

La Société des auteurs et compositeurs dramatiques vient de faire 10 propositions dans le cadre de la mission « création et Internet ». Parmi celles-ci figurent la création d’un compte de soutien aux auteurs d’œuvres audiovisuelles auprès du Centre national du cinéma, ainsi que la contribution à un fond de soutien à la création des recettes publicitaires générées par Internet. Ces propositions, qui ne concernent que les auteurs dramatiques et le monde audiovisuel, sont l’exemple d’un véritable engagement. Mais qu’en est-il des auteurs de l’écrit dans ce débat sur l’économie numérique ?

Serait-il aberrant d’imaginer par exemple, en demeurant au cœur de cette question, que l’on puisse réfléchir autour du « droit de suite », comme il existe sur les ventes successives des œuvres d’arts plastiques ? Un auteur doit-il être exclu des bénéfices de la revente de son livre sur Internet ? Au moment où cette revente des ouvrages via un certain nombre de réseaux de distribution devient un élément à part entière de la chaîne de diffusion du livre, est-il possible de se passer d’une régulation qui intègre ces nouveaux acteurs ? La condamnation des pratiques de numérisation sauvage des livres par Google montre d’ailleurs combien cet attachement à l’écrit et au droit d’auteur n’a pas disparu malgré les avancées technologiques.

Toutes ces questions, vous le savez, font partie intégrante de l’avenir du livre. Les auteurs désirent votre écoute, Monsieur le Ministre. Et ils attendent de participer activement à ce débat, convaincus que leurs propositions peuvent contribuer à construire l’avenir.

  • Xavier Houssin est écrivain et journaliste. Dernier titre paru : La mort de ma mère. Buchet-Chastel, 2009.
  • Renaud Meyer est écrivain et comédien. Dernier titre paru : Tabloïds. Le Mercure de France, 2006.
  • Laurence Tardieu est écrivain. Dernier titre paru : Un temps fou. Stock, 2009.
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Apprendre à écrire

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imagesEnseigner l’écriture créative, le « comment écrire », n’a, à priori, aucun sens. Ecrire est un acte solitaire, libre, unique, inattaquable autant qu’indéfendable, sans règles ni politesses. Et toutes les paroles pour corriger un texte, l’infléchir, le refuser ou lui attribuer des louanges sont vaines. Détaché de son auteur, le texte suit invariablement son cours. Et il faut en accepter l’augure.

Cette condition de l’écriture ne m’empêche pas cependant de me rendre chaque semaine à Paris III, où des étudiants viennent suivre mes ateliers d’écriture. Fiction radiophonique avec les uns, écriture théâtrale avec les autres.

Pourquoi accepter alors cet inutile, cet enseignement impossible ? On n’apprend pas à faire un dialogue, pas plus qu’à développer son imagination.

J’ai compris avec le temps que l’écrivain pouvait malgré tout transmettre son désir d’écrire – comme l’acteur sa foi en la scène – ses doutes et ses envies, et puis, au-delà de l’intime, les fausses techniques et les vraies inspirations. Mettre sur la route, donner confiance face à la nuit effrayante de l’écriture, apprendre à respirer seul dans ce monde construit à l’ombre de la vraie vie.

Moi-même, j’y reviens, chaque semaine, pour m’observer dans ce miroir de l’écriture, interroger avec eux les fondamentaux, « qu’est-ce qu’écrire ? », « qu’est-ce que le théâtre ? », un personnage, une situation. Tout ce à quoi il ne faut pas répondre de peur d’en briser le cœur.

Written by Renaud Meyer

octobre 20, 2009 at 12:22

Tuer les bonnes idées

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1234016519_cinemanBientôt sortira dans les salles le nouveau film de Yann Moix, « Cinéman », l’histoire d’un prof transporté malgré lui dans l’univers du cinéma et qui passe de films en films à la recherche de la femme idéale. L’idée est des plus séduisantes.

Mais que faire des bonnes idées ?

Le premier spectacle que j’ai conçu, co-écrit et mis en scène, voilà maintenant quinze ans, s’intitulait : « Le rêve était presque parfait ». Il s’agissait des péripéties d’un homme qui s’assoupit dans une salle de cinéma et plonge dans l’écran à la recherche de la femme de ses rêves, bravant les obstacles sous les apparences de James Bond, Chaplin, Bogart, Ben-Hur et bien d’autres. Le défi théâtral était amusant, même si l’idée n’était pas neuve. Buster Keaton avait déjà, en 1920, construit un film semblable.

Moix est habitué aux bonnes idées et à leur meurtre. Son roman Podium était l’exemple même d’une imagination fertile gâchée par un esprit potache et désinvolte. Pas de style, pas de sincérité. L’ébauche d’un bouquin génial qui devait faire date. Et la déception était à la hauteur de l’attente. Mieux vaut faire un grand roman avec une idée stupide.

Et il suffit de parcourir la bande-annonce de « Cinéman » pour être envahi par le même sentiment. Quel gâchis annoncé. Bien sûr, il va remplir les salles. Mais quel déballage de gages potaches et de répliques arrachées à l’air du temps. Pas de sincérité dans le regard de Franck Dubosc, pas de sincérité dans la caméra de Moix. Comme disait Jouvet : « il y a des textes et des prétextes ». Ce faire-part de décès m’attriste.

Written by Renaud Meyer

octobre 16, 2009 at 10:13

Procès en sorcellerie

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swisstxt20091008_11325051_6La vindicte médiatico-populaire qui se déchaîne sur Frédéric Mitterrand est révélatrice à bien des égards des bouleversements profonds qui secouent notre société.

Sur le fond, on retrouve ce que j’avais dénoncé dans « Tabloïds », roman paru au Mercure de France en 2006. La désignation par la presse d’une victime expiatoire chargée de purger la société de toutes les mauvaises pensées qu’elle peine à s’accorder. Et voilà le bon peuple emporté par cette vengeance venue du fond des âges, renouant avec la tragédie antique, prêt à tout pour apaiser ses frustrations. J’ai suffisamment dit dans cette œuvre de fiction tout ce que je pensais de cette presse faisant ses choux gras de la misère humaine et de la place désormais accordée à l’enfant dans notre société. Le parricide et le génocide, crimes autrefois ultimes, sont remplacés par l’infanticide, faisant ainsi de la pédophilie la plus abominable des dérives intérieures.

Ce déplacement des valeurs communes a créé des amalgames auxquels nous assistons un peu partout. En Angleterre, avec la création d’une liste de dix millions de personnes amenées à s’occuper de jeunes enfants… En France, avec ce détestable amalgame entre homosexualité et pédophilie, et le postulat selon lequel un majeur ayant une relation sexuelle avec un mineur est un pédophile. Alors combien de pédophiles, qui comme moi, ont couché à 20 ans avec des jeunes filles de 17 ans ? Je me revois accueilli par des parents bourgeois qui encourageaient et louaient les relations que j’entretenais avec leurs filles mineures. Complicité donc, par personnes ascendantes ayant autorité. Et nous étions légions parmi mes congénères… Tous pédophiles ! Passons.

Sur la forme, cette succession de mises au ban, allant de Polanski à Mitterrand, n’est que la cristallisation d’un phénomène plus grave : celui de la mise à mort de notre démocratie via Internet, de l’éclatement des valeurs de la République et de la remise en cause de la place de l’intellectuel dans notre société.

Frédéric Mitterrand a fait œuvre de littérature, il a ouvert cette faille humaine qui nous guette tous, cette part sombre dont nous sommes faits et qui nous hante, celle des interdits. En parler, c’est déjà la combattre. Et c’est le devoir de l’artiste et de l’intellectuel que de la révéler. On veut, dans cette guerre souterraine, la peau de ceux qui pensent, comme dans tout bon régime totalitaire. Fi donc de la liberté d’expression, de l’égalité entre les individus et de la fraternité qui fondent nos relations. Voici la foule, que j’avais tellement crainte dans Tabloïds, de retour sur la Toile, seul juge à bord de ce nouveau vaisseau virtuel dans lequel nous sommes tous embarqués et qui voudrait nous imposer ses règles. Tous juges des événements, tous égaux, tous libres de refonder un monde à part.

Finkielkraut, invité à se prononcer sur France Inter concernant les affaires Mitterrand et Polanski, a eu cette phrase ô combien remarquable : « Avec Internet, l’art est désormais comme un outrage à l’égalité ». C’est que l’on ne sait plus ce que recouvre cette notion juridique d’égalité qui veut qu’à situation différente s’applique un régime différent. Elle qui a été le socle de notre République et du progrès social.

Ces métamorphoses ont précipité l’éclatement des valeurs mais aussi celui du paysage politique. La gauche est morte depuis de nombreux mois. Et les soubresauts staliniens des quelques survivants sont trop nauséabonds pour que l’on s’y attarde. Voilà le retour des chantres de la morale rouge, jusque dans la presse, avec l’ahurissante parade de Laurent Joffrin, patron de Libération, trahissant son amitié avec Julien Dray au nom de la vérité journalistique : « Ne pas confondre l’ami et le journaliste, Julien. » Camarade, fais ton autocritique…

Le siècle des Lumières s’éteint à petit feu, la Renaissance est déjà loin, et nous voici de retour au temps des territoires, des seigneuries, de l’art primitif et de la vulgarité.

Mesguich sur le chemin du roman

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94581_1Comédien aussi étrange que fascinant, metteur en scène follement original talonné par un pur classicisme, Daniel Mesguich a marqué la scène du théâtre français de son empreinte et de sa voix. Le voilà désormais romancier avec « L’effacée ».

Pour ceux qui ont suivi sa route depuis trente ans, Mesguich, c’est Racine et Shakespeare, c’est un miroir, des colonnes de livres et des personnages dédoublés, c’est un sérieux, un visage concerné, habité, une conscience aigue de ce que doit être le théâtre, la façon de le dire, les multiples intentions qui se cachent sous un alexandrin. Voilà pour les apparences.

Il suffit cependant de s’arrêter un peu en chemin avec le maître pour saisir qu’il y a derrière ce miroir qui lui est cher un monde qu’il ne dévoile, celui de l’humour et de la douceur, de l’enfance, de la perte, du théâtre intérieur.

Ce premier roman paru chez Plon est l’occasion d’opérer une traversée du miroir en sa compagnie. Il y a bien sûr tous les reflets qu’il offre depuis que le théâtre s’est emparé de lui : l’obsession d’Hamlet, les culbutes de la fiction et du théâtre, le livre et ses rapports à la réalité. Mais c’est surtout au Mesguich pudique et torturé, humain et touchant, que l’on a affaire. La phrase est complexe et poétique, souvent belle, la grandeur y est plus évanescente que l’on ne pense. Et puis il y a Marseille comme un retour vers l’enfance, le théâtre en devenir. Et si tout cela n’avait été qu’un rêve ?

Rares sont les œuvres de fiction qui permettent au lecteur de se dire : « voilà, j’ai passé quelques heures avec l’auteur, dans ce qu’il y a de plus profond en lui ». C’est chose faite.

Written by Renaud Meyer

octobre 6, 2009 at 9:52

Le ciel de Bay city

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Catherine Mavrikakis est née à Chicago, d’un père grec et d’une mère française. Elle enseigne la littérature à l’Université de Montréal. Belle alchimie pour faire de son roman « Le ciel de Bay city », paru chez Sabine Wespieser, une œuvre originale, maîtrisée, qui fascine et enserre les tripes, l’esprit, les souvenirs.

Il faut aller à « Bay City », parce que c’est le plus américain de tous les romans français, et parce qu’il y a l’invention de deux personnages disparus, aussi vrais qu’ils sont incroyables et fantasmés. L’idée est proprement formidable, et c’est là-dessus que tient secrètement le roman du début à la fin sans que l’on s’en rende vraiment compte.

On peut, bien sûr, être porté par le style de Mavrikakis. Qu’on en juge…

« De Bay City, je me rappelle la couleur mauve saumâtre. La couleur des soleils tristes qui se couchent sur les toits des maisons préfabriquées, des maisons de tôle clonées les unes sur les autres et décorées de petits arbres riquiqui, plantés la veille. Je me souviens d’un mauve sale qui s’étire des heures. Un mauve qui agonise bienveillamment sur le destin ronronnant des petites familles. Dès cinq heures du soir, quand les voitures commencent à retrouver leur place dans les entrées de garage, on s’affaire dans les cuisines. Les télés se mettent à hurler et les fours à micro-ondes à jouir. Les barbecues exultent, les skate-boards bandent, dilatent démesurément leurs roues en se cognant vicieusement sur les bicyclettes et les ballons de basket lancés contre un mur répercutent à travers les allées l’ennui de tout un continent. »

Plus loin, la quintessence de ce que le roman veut nous livrer, et dont Mavrikakis veut se délivrer : « Il faut des siècles pour se remettre de l’histoire de sa famille ».

Quoi encore ? Certainement cette phrase page 99, digne du meilleur Woody Allen par sa vérité souriante, mais que je garde pour moi de peur que vous ne manquiez à ce devoir impératif : vous rendre à Bay City au plus vite.

Written by Renaud Meyer

octobre 5, 2009 at 1:46