Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

Lettre ouverte à Frédéric Mitterrand

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La situation des écrivains est fragile. Ce constat n’est pas nouveau. Mais notre volonté de défendre notre métier autant que son objet, le livre, nous apparaît essentiel. Voilà pourquoi nous avons décidé avec Xavier Houssin et Laurence Tardieu d’adresser une lettre ouverte à Frédéric Mitterrand afin d’attirer son attention sur le statut des auteurs de l’écrit. Cette lettre a paru dans Livres Hebdo vendredi dernier et paraîtra dans Marianne samedi prochain. En voici la teneur…

DE LIVRES ET D’EAU FRAÎCHE ?

Lettre ouverte à Frédéric Mitterrand

Par Xavier Houssin, Renaud Meyer, Laurence Tardieu*

Être écrivain et pouvoir continuer à l’être. Depuis combien de temps, Monsieur le Ministre, parle-t-on de notre statut ? Un problème rebattu, penseront certains. Hélas, surtout peu débattu…

La mise en place de la mission « Création et Internet », que vous avez confiée à Patrick Zelnik, Jacques Toubon et Guillaume Cerutti, et qui doit rendre ses conclusions le 15 novembre prochain, nous apparaît l’occasion de rouvrir le débat avec vous. Nous avons besoin de vous, Monsieur le Ministre. Pour vivre.

La plupart des acteurs du monde artistique sont représentés par des instances corporatives et bénéficient d’un statut social protecteur. C’est le cas des professionnels de la télévision, du cinéma, du théâtre et de la danse.

Pour exemples, le créateur d’une œuvre audiovisuelle perçoit une rémunération en sa qualité d’auteur et un salaire pour son travail technique durant le tournage et sa préparation. Lorsqu’il ne travaille pas, il est pris en charge par l’assurance-chômage. Un acteur de cinéma touche un salaire, peut percevoir des indemnités de chômage et reçoit une rémunération supplémentaire si le film dans lequel il a joué est diffusé à la télévision.

Les écrivains mettent un, deux ans, ou plus, pour écrire un livre. Les moins mal lotis perçoivent une avance sur leurs droits d’auteur qui, la plupart du temps, se situe aux alentours de 1500 euros et touchent de 5 à 15 % des ventes une fois cet à-valoir remboursé à l’éditeur. L’absence de statut social protecteur et la précarité financière qui en découle génèrent la multiplication des petits boulots de l’écrit, allant de la pige à la rédaction publicitaire, qui diluent l’œuvre dans la grande marmite des occupations économiquement nécessaires.

Considérez-vous, Monsieur le Ministre, qu’écrivain est un métier et qu’il faut que les gens qui l’exercent puissent en vivre ? Et pensez-vous, en la matière, que cela devrait participer de cette fameuse « exception culturelle française » à laquelle nous sommes si attachés ?

Certes, l’écrivain n’est pas l’unique acteur du livre, mais il en est l’intention première. Et il serait juste qu’il ne demeure pas le seul à ne pouvoir en vivre, tandis que d’autres acteurs de la chaîne du livre (diffuseurs, éditeurs, libraires) y ont leur statut social et y trouvent, pour certains, une réelle pérennité financière.

Le rapport rédigé par Sophie Barluet en 2007 et la mission Gaymard sur la situation du livre de mars 2009 ont insisté, chacun, sur la nécessité de maintenir le prix unique du livre et aussi de soutenir les différents acteurs de sa chaîne afin de préserver, toujours, cette « exception française ». Qu’en est-il dans la réalité ?

Le rapport Gaymard estime à quelque 55 000 les auteurs de livres en France, qu’il s’agisse des écrivains, des illustrateurs ou encore des traducteurs. Sur ce nombre, seuls 2500 dépendent de l’AGESSA (Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs à laquelle l’affiliation n’est possible qu’à partir de 7500 euros de revenus annuels), et vivent donc majoritairement avec les droits perçus au titre de la propriété littéraire et artistique. Les autres doivent exercer une activité différente à titre principal. Les 7500 euros nécessaires pour être pris en compte par l’AGESSA peuvent, certes, être atteints sous conditions grâce à des revenus annexes comme des interventions en milieu scolaire ou l’animation de débats. S’agit-il du même métier ? Les bourses d’aide à l’écriture, les résidences d’écrivains restent gouttes d’eau dans l’océan des Lettres. N’est-il pas temps de repenser vraiment la place des écrivains dans l’environnement culturel et de leur assurer ainsi des moyens financiers pour avancer dans leur travail ?

En 1927, Edouard Herriot déposait un projet de loi visant à créer une Caisse nationale des lettres alimentée par une taxe sur les œuvres entrant dans le domaine public. Financer la création des auteurs vivants par le succès des auteurs disparus ? Belle idée. Quelles avancées depuis ?

La Société des auteurs et compositeurs dramatiques vient de faire 10 propositions dans le cadre de la mission « création et Internet ». Parmi celles-ci figurent la création d’un compte de soutien aux auteurs d’œuvres audiovisuelles auprès du Centre national du cinéma, ainsi que la contribution à un fond de soutien à la création des recettes publicitaires générées par Internet. Ces propositions, qui ne concernent que les auteurs dramatiques et le monde audiovisuel, sont l’exemple d’un véritable engagement. Mais qu’en est-il des auteurs de l’écrit dans ce débat sur l’économie numérique ?

Serait-il aberrant d’imaginer par exemple, en demeurant au cœur de cette question, que l’on puisse réfléchir autour du « droit de suite », comme il existe sur les ventes successives des œuvres d’arts plastiques ? Un auteur doit-il être exclu des bénéfices de la revente de son livre sur Internet ? Au moment où cette revente des ouvrages via un certain nombre de réseaux de distribution devient un élément à part entière de la chaîne de diffusion du livre, est-il possible de se passer d’une régulation qui intègre ces nouveaux acteurs ? La condamnation des pratiques de numérisation sauvage des livres par Google montre d’ailleurs combien cet attachement à l’écrit et au droit d’auteur n’a pas disparu malgré les avancées technologiques.

Toutes ces questions, vous le savez, font partie intégrante de l’avenir du livre. Les auteurs désirent votre écoute, Monsieur le Ministre. Et ils attendent de participer activement à ce débat, convaincus que leurs propositions peuvent contribuer à construire l’avenir.

  • Xavier Houssin est écrivain et journaliste. Dernier titre paru : La mort de ma mère. Buchet-Chastel, 2009.
  • Renaud Meyer est écrivain et comédien. Dernier titre paru : Tabloïds. Le Mercure de France, 2006.
  • Laurence Tardieu est écrivain. Dernier titre paru : Un temps fou. Stock, 2009.
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10 Réponses

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  1. Bravo pour ce courrier.
    Je suis moi-même obligée de travailler dans le fascicule pour vivre et là les droits d’auteur restent carrément lettre morte, puisqu’il s’agit d’une oeuvre considérée comme collective. Tous les livres publiés ensuite à partir de cette collection ne sont donc pas assujettis aux droits d’auteur non plus ! Quelle manne pour les éditeurs.
    Une petite précision également : les droits d’auteur sont encore moins élevés dans le domaine de la jeunesse (à partir de 3% et oui !! pour l’auteur, 3% pour le graphiste).
    Bien cordialement,
    Sylvie Albou-Tabart

    Sylvie Albou-Tabart

    octobre 28, 2009 at 5:26

  2. Tout à fait d’accord pour ce que vous écrivez.
    Je vous signale que je viens de faire éditer (sortie juste avant la
     » polémique « ) aux éditions Aléas (15 quai Lassagne Lyon 60001) aleaseditor@wanadoo.fr
    LETTRE OUVERTE À FRÉDÉRIC MITTERRAND
    dans laquelle, entre autres sujets, je lui  » conseille  » de subventionner une librairie de la PETITE ÉDITION dana chaque grande ville de l’hexagone…
    Cordialement
    CC

    carrez

    octobre 28, 2009 at 8:18

  3. Un statut qu’il serait temps de réévaluer, d’optimiser afin de lui rendre son aura ^^

    une initiative à partager, suivre et soutenir 🙂

    Lunaba

    octobre 29, 2009 at 5:38

  4. La position de l’auteur de livre est toujours menacée, encore plus à une époque ou la durée des droits cédés ne cessent de se prolonger, alors que les revenus ne cessent de disparaître. L’auteur se retrouve non seulement démuni financièrement, mais de plus en plus démuni moralement.

    Peut-être qu’une bonne manière d’avancer serait de dresser la liste de ce qui est envisageable (et tout ce que vous évoquez ne l’est peut-être), de mettre de la matière derrière cet appel ? C’est cet éventail de proposition qu’il faut construire concrètement.

    Hubert Guillaud

    octobre 30, 2009 at 3:46

  5. Merci pour cette lettre qui, même si elle reste sans réponse dans un contexte qui ne favorise guère le travail de création littéraire et la libre pensée, met du baume au coeur de ceux qui ne savant rien faire d’autre qu’écrire, tout en deavnt faire autre chose pour vivre et restent de ce fait, parfois très faiblement édités, faute d’adopter le profil bas d’un genre en vogue ou de se plier aux règles consuméristes du marché…

    Lainé Xavier

    novembre 1, 2009 at 5:57

  6. Bonjour !
    Je ne peux qu’approuver cette demande de statut : plasticienne j’écris aussi. Pour « vivre » j’anime des ateliers : je suis enseignante en arts plastiques et art-thérapeute. Survivre serait plus exact, car pour exercer mes activités de création je n’ai pas voulu occuper à temps plein mes emplois salariés.
    Bien à vous.

    Danielle Stephane

    novembre 1, 2009 at 4:11

  7. Tout à fait d’accord avec votre combat. j’ai moi-même mis deux ans à écrire mon roman la nuit. Quelle énergie dépensée…qui mériterait au moins salaire sinon reconnaissance…
    Pour ce qui concerne la notoriété, la postérité, c’est autre chose…
    Mais écrire est un acte d’une importance capitale pour une société, pour l’histoire, pour nos sens et nos coeurs. Ne rémunérer correctement que 150 auteurs sur 66 millions d’habitants, c’est se priver d’une grande richesse et d’invention…
    Sans littérature, il n’y aurait plus de sens symbolique dans le monde, plus d’histoires, rien donc que le réel froid, vulgaire, cruel. Il n’y aurait que des bêtes et la guerre.
    En sommes-nous si loin?
    Bien à vous et vous remerciant pour votre initiative et pour la possibilité qui m’est donnée de m’exprimer.
    B.D.

    Bric à brac baroque

    novembre 2, 2009 at 5:49

  8. Votre commentaire est en attente de modération
    Bonjour Renaud Meyer
    (cf votre papier collectif dans Marianne avec Houssin-Tardieu)
    En tant que sec.gén.de l’Union des Compositeurs j’ai essayé, il y a 20 ans, de convaincre le Ministère, les députés et sénateurs ainsi que l’UE, de la nécessité de mettre en place le “Domaine Public Payant” pour la Musique, notion qui rejoint votre idée d’un “droit de suite”, pour financer la création. Je serais heureux de vous rencontrer pour vous parler de tous les obstacles ainsi que les appuis reçu dans ce combat qui,s’il pouvait s’engager ensemble, aurait sans doute plus de force ???

    jean-Louis PETIT

    novembre 8, 2009 à 4:46
    Répondre

    jean-Louis PETIT

    novembre 8, 2009 at 5:04

  9. En réponse à votre lettre, et en soutien, même nuancé, voici ce que je viens de publier, en espérant que vous pourrez contribuer à ce dialogue inter-auteurs et à cette mobilisation réelle, et non… :

    Des oeuvres, il y a des créateurs, auteurs, artistes, peintres, photographes, scénaristes, etc. Comme pour toutes les activités productrices, il existe des droits, spécifiques et généraux, et par exemple un « droit de la propriété intellectuelle ». Grandes généralités du droit – et de l’autre, réalités, pratiques économiques. Par exemple, les auteurs signent des contrats avec les éditeurs. Ces contrats prévoient que pour chaque vente, les auteurs perçoivent un revenu, fixé par un pourcentage. Mais qui établit la réalité des ventes ? Les éditeurs, c’est-à-dire celles et ceux qui doivent payer aux auteurs leur revenu, annuel. Juge et partie. Est-ce à dire qu’il faut donc estimer que les chiffres sont toujours exacts ou inexacts ? Depuis quelques mois, les autorités de l’Etat et « de la culture » n’en avaient que pour Hadopi, et « la protection de la propriété intellectuelle », mise en cause par le téléchargement illégal. Mais que des créateurs ne soient pas justement rémunérés, que les auteurs qui ne font pas partie du gotha littéraire français ne soient pas rétribués pour leur travail et leurs créations, que tant d’artistes et de créateurs non parisiens et non médiatisés vivent difficilement, qu’importe pour nos « grandes âmes » ? ! Prétexte pour la protection, Hadopi était surtout un plan de surveillance et de contrôle de l’usage d’Internet par les citoyens. Des auteurs s’adressent au Ministre de la Culture, par une lettre. Pourquoi pas ? Seront-ils lus et entendus ? Par les conseillers du Ministre – et par le Ministre ? Reste que, face au Ministre, une mobilisation nationale, réelle, des auteurs, aurait un autre poids, mais les auteurs ne sont-ils pas très et trop individualistes ? A l’époque des réseaux sociaux, ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’une telle organisation et une telle mobilisation soient si difficiles. Car plutôt que de décréter ce qu’il faudrait faire et demander, il serait tout de même essentiel qu’au préalable, les auteurs s’expriment et dialoguent ensemble – mais où, quand et comment ? C’est que, alors que la situation des auteurs est généralement si faible et négative, la numérisation pourrait les favoriser, en diminuant le pouvoir des éditeurs, mais aussi le risque d’un individualisme encore plus exacerbé ! Pour certains, parce qu’il ne faut rien attendre ou presque de l’Etat, une des solutions résiderait dans le développement d’un mécénat populaire, et c’est ce que propose l’opération MécénartRS.

    grellety

    novembre 8, 2009 at 7:41


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