Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

Archive for janvier 2010

Clins d’œil de la semaine…

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Une semaine que je n’ai pas écrit dans ces pages, trop occupé par l’écriture d’une nouvelle pièce, les adieux et les deuils à des êtres chers.

Pourtant, il y a eu quelques moments intenses.

Lundi. SACD. Le Prix « plaisir du théâtre » à Emmanuel Demarcy-Motta, metteur en scène et directeur du théâtre de la Ville, jeune homme brillant, enfant de la balle, qui donne à son parcours un goût de renouveau, d’engagement et de plaisir, aux spectateurs et avec ses acteurs. Le Prix va donc de soi. Remise du Prix « Jean-Jacques Gautier » à Julie-Marie Parmentier. Prix de la jeunesse, de la puissance et du talent. Malgré l’absence de l’intéressée.

Mardi. Le secteur du doublage de films ne se porte pas très bien. « Tu travailles en ce moment ? » « Pas trop. Et toi ? » « Non ». « Il faut attendre le prochain MIP ».

Mercredi. ARTE. « Shoah » de Lanzmann en deux rediffusions de 5 heures. Une éternelle claque. Pour les héros de cette fresque homérique et tragique. Et ce passage où Lanzmann ose aborder un ancien SS dans un bar à bière, lui montrer la photo d’un officier et demander s’il se souvient des cadavres dans les fosses. Un puits sans fond impossible à commenter.

Jeudi. La grande librairie sur la 5 consacrée à Haïti et ses tremblements. « Nous sommes tous des écrivains haïtiens, ce soir. Les mots des écrivains vont sauver Haïti », lance Busnel. Le ridicule ne tue plus. Pas vraiment envie d’être de ceux-là, écrivain, en regardant cette mascarade.

Vendredi. Reçu une lettre de Frédéric Mitterrand. « Merci d’avoir participé au débat sur l’avenir du Livre ». Au revoir. Goût amer de s’être un peu engagé.

Samedi. « Le dernier pour la route » en VOD. Cluzet en acteur rare, scénario bien faible. La VOD a cela de bon. Pas de regrets.

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Les années 60 de Mauvignier et Guenassia

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A défaut de se précipiter sur les nouveautés de janvier, on peut revenir, avec la liberté que procure l’absence d’articles dans la presse et de courses aux prix littéraires, sur les romans que l’on s’est efforcé de bouder parce que trop vendus, trop prisés, trop vantés.

Sur le grand élastique des années 60 que les romanciers commencent à tirer pour éprouver notre mémoire collective et lancer quelques pierres dans le jardin de la littérature, on retrouve à chaque extrémité Guenassia et Mauvignier.

Ce que l’un propose, l’autre l’évite ; et ce qui fait la force de Mauvignier accentue les faiblesses de Guenassia, et inversement.

Mauvignier pour « Des hommes », un retour en profondeur sur cette mémoire de la guerre d’Algérie qui n’en finit pas de poursuivre ses survivants. Si bien que le passé s’incruste jusque dans les gestes de ces anciens appelés après des années. C’est intense, intime, avec un verbe travaillé qui fait la marque des éditions de Minuit.

Guenassia pour « Le club des Incorrigibles Optimistes », un retour séduisant sur les souvenirs épars et rêvés de ces années 60 marquées par la guerre d’Algérie, mais du côté de la métropole. On croise Kessel et Sartre, on tresse des scoubidous, on va à la piscine Molitor. Le lecteur se laisse aller à cette musique légère et fluide. Un rythme doux, apaisant, presque attachant, des scènes, des personnages, un gros roman douillet.

Bien sûr, les détails de cette épopée de 756 pages sonnent souvent comme des clichés sur l’époque, un saupoudrage glané dans le Quid qui donne à l’ensemble un côté factice et fait de ce roman ambitieux un costume trop petit, oublié dans le placard de l’adolescence. Pourtant, la force de Guenassia est que l’on ne lâche pas son histoire simple, menée à hauteur d’hommes. Et c’est peut-être ce qui finit par manquer à Mauvignier. Pas de clichés chez lui. Tout est puisé dans la profondeur de l’époque, sa documentation est d’une précision d’orfèvre. Mais les scènes qui s’incrustent dans notre mémoire sont celles de la guerre et non celles des personnages qu’il agite.

Le risque serait dans les deux cas qu’à force de tirer sur l’élastique, ce soit le lecteur qui se retrouve avec un bout de caoutchouc dans la main. Cela n’arrive pas, par miracle, et le plaisir est grand chez Mauvignier comme chez Guenassia.

Les garçons et Guillaume , à table !

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J’ai connu Guillaume, il y a longtemps. Dans les sous-sols de la Comédie-Française. C’est là que nous étions tous les deux, avec d’autres. Sarah Mesguich, Catherine Mesguich, Laurent Montel, Jacques Poix-Terrier… C’était en 1997. La Vie parisienne, mise en scène par Daniel Mesguich. Nous y chantions tous.

Je me souviens de notre costume avec Guillaume. Tous les deux en Richard III. En alternance sur le début des représentations. J’avais le costume de cuir de Robert Hirsch, Guillaume celui de Michel Aumont. Eux aussi en alternance dans la mise en scène de Richard III de Terry Hands durant les années 70 avec Ludmilla Michael, là où fut conçue Marina Hands… Bottes de cuir à talons « claudiquateurs »…

Je sentais déjà chez Guillaume l’étoffe d’un grand. Grand acteur, peut-être, mais surtout grand artiste, avec un sens du théâtre, du verbe, de l’autre, un don rare.

Depuis, il a fait son chemin. A la Comédie-Française, où il est devenu sociétaire. A Canal Plus, qui lui a offert la notoriété. Au cinéma, qui ne l’emploie pas toujours comme il faudrait… Et puis seul en scène, avec ses textes et son histoire. C’est là qu’il est assurément le plus étonnant, le plus juste, le plus exceptionnel.

« Les garçons et Guillaume, à table ! » raconte Guillaume. C’est lui dans toute sa théâtralité, lui dans sa vie, qui n’est que théâtre, lui au cœur de lui-même, sensible, généreux, touchant, distant par pudeur et élégance, joueur par nécessité. Il tient ses convives en haleine avec des riens, son corps, quelques accessoires, un jeu entre lui et nous, un amas de mots et de situations pour mieux le situer et nous situer dans nos conventions ridicules. Presque du Molière seul en scène sur un caneva peu tissé : « Ma mère voulait que je sois une fille, et il a fallu que je fasse mon coming-out. Maman, je suis un garçon, et j’aime les filles. »

Guillaume reprend son spectacle au Théâtre de l’Athénée du 21 janvier au 20 février.

C’est intelligent et émouvant à y courir plus d’une fois.

Le repas des fauves

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La compagnie de théâtre Minus et Cortex avait donné le meilleur d’elle-même, il y a quelques années, avec un « Exercices de style » revisité par le prisme de la télé. L’aventure fut exaltante, pour les protagonistes du spectacle autant que pour les spectateurs, à l’image du succès au long cours de cette farce joyeuse et colorée.

Les piliers de la troupe (Julien Sibre, Stéphanie Hédin et Jérémy Prévost) reviennent, en compagnie de quelques autres, dans un huis clos historico-grinçant. Nous voilà plongés durant deux heures dans les affres d’un repas où les convives doivent désigner deux de leurs camarades et les donner en pâture aux nazis qui attendent sagement que la lâcheté et la trahison fassent leur oeuvre.

Dans un décor bourgeois classique où s’élève au lointain une toile qui s’ouvre sur le monde et s’anime au fil de l’action, Julien Sibre adapte habilement ce drame de l’occupation concocté par Vahé Katcha (porté au cinéma mais jamais représenté sur une scène). L’idée de ce hiatus visuel entre l’intérieur douillet des certitudes et l’extérieur frissonnant des fantasmes totalitaires rend les personnages médiocres et pitoyables.

On se laisse ainsi emporter par les images qui défilent et les sentiments qui sont comme des anguilles sous la roche de cette situation sans âge.

En tournée en Ile de France du 21 au 29 janvier et au théâtre des Variétés à Paris le 1er février (résa : 01 42 33 09 92).

Written by Renaud Meyer

janvier 11, 2010 at 2:52

Rapport Zelnik : décevant…

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Le rapport Zelnik, intitulé « Création et Internet », vient d’être rendu.

On comprend à sa lecture que ses auteurs et ceux qui ont contribué à sa rédaction ont voulu ménager la chèvre et le chou, dynamiser des secteurs culturels touchés par le boum d’Internet, amadouer des internautes que les pratiques rendent tout-puissants et faire de l’Etat un pivot de cette nouvelle donne qu’il peine à maîtriser. Certaines analyses sont d’ailleurs pertinentes et dignes que l’on s’y attarde.

Mais le détail des mesures laisse perplexe et n’a qu’un mérite, celui d’être un peu décevant.

Créer une carte « Musique en ligne » pour inciter les jeunes internautes à ne pas télécharger illégalement est un vœu pieux qui témoigne d’une méconnaissance flagrante du terrain et des pratiques.

Il est évident que le chemin de la régulation est le seul qui puisse être efficace en la matière. Nous avons fait des propositions en ce sens au Ministère concernant le Livre, et aucune n’a été retenue. L’alignement du régime du livre numérique sur celui du livre papier est la solution adoptée. Prix unique et numérisation à outrance. Là encore, c’est se tromper sur les pratiques des Français. A tout le moins concernant le roman. Le numérique n’est l’avenir que du livre technique. On sait pertinemment qui lit quoi. Et ceux-là sont très éloignés de l’univers numérique.

Chacun jugera de l’opportunité des mesures et, avec le temps, de leur efficacité…

Written by Renaud Meyer

janvier 8, 2010 at 4:57

« L’annonce » de Marie-Hélène Lafon

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Raconter les amours de Paul, quarante-six ans, paysan à Fridières dans le Cantal, et d’Annette, divorcée de trente-sept ans qui vit dans le Nord avec son fils Eric, dont le père a fait de la prison, ça n’est pas très « vendeur ». On a vu Annonce plus alléchante…

D’autant que le style de ce cinquième roman de Marie-Hélène Lafon, paru chez Buchet-Chastel, est léché, travaillé, buriné par les heures et le talent. Et cela dérange un peu au début.

« La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes et les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. »

Comment la brutalité de la campagne peut-elle s’accommoder des ornementations d’un tel style ?

C’est ce que l’on finit par comprendre en suivant les protagonistes de cette histoire simple et forte. Car l’auteur sait ce que c’est que la littérature. Elle a compris qu’il faut des mots rares pour ne pas tuer le quotidien de la campagne. L’authentique jaillit du détail. Et Marie-Hélène Lafon fait mouche.

On est pris par cette histoire qui nous entraîne comme elle tient ses personnages dans les mailles de sa prose ; des êtres simples, à peine doués pour la vie, mais d’une vérité inaltérable.

Written by Renaud Meyer

janvier 2, 2010 at 8:05