Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

Archive for février 2010

La mémoire perdue de Mark Zuckerberg

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Facebook, réseau social créé par un jeune Américain du nom de Mark Zuckerberg dont la propension à communiquer in vivo avec ses congénères était infinitésimale, pèse aujourd’hui quelques milliards de dollars. Cent millions d’internautes y sont connectés en permanence, et la non-appartenance à cette communauté mondiale – qui veut nous faire croire que les amis de mes amis de mes amis de mes amis ne me sont pas inconnus – sonne comme un crime de lèse ringardise. J’ai ma page, j’ai mon réseau, j’ai plein d’amis avec lesquels j’échange mes goûts, mes photos, mes expériences, et plus intime si stupidité… Certains facebookeurs l’ont appris d’ailleurs à leurs dépens en s’affichant avec d’illégitimes conquêtes.

Mark Zuckerberg, geeker en sandales et capuche, se retrouve à la tête d’une entreprise florissante capable aujourd’hui de concurrencer les géants du secteur. Car son trésor de guerre, ce n’est pas tant le réseau social qu’il a créé avec ses petites mains que la masse colossale d’informations dont il dispose sur cent millions d’internautes : couleurs des yeux, photos des enfants, loisirs favoris. Zuckerberg sait tout sur tout et tout sur vous, les vôtres et ceux qui vous connaissent. Certains évoquent déjà Orwell et son 1984. On peut penser plus gravement…

Je viens de passer plusieurs semaines à lire « La destruction des Juifs d’Europe », triptyque de 2300 pages de Raul Hilberg qui décortique la mécanique minutieuse et infernale de l’Holocauste. Expropriations, concentration, déportations, destruction, justifications. Une somme colossale et inégalée d’un processus inédit dont on ressort rincé et légèrement abasourdi.

Quel rapport avec Facebook ? Le point de départ du processus de destruction et son arme essentielle : les listes de noms et leur appartenance à une communauté définie ; cette lame de fond des régimes totalitaires. Tout part de là et tout y conduit.

Zuckerberg a perdu la mémoire, s’il en avait une. Il devrait réfléchir à ce qu’il a créé et qu’il garde comme un trésor, ou une bombe… Voilà bien le problème du geek en sandales et capuche, un peu inconscient de la vraie vie, celle qui – au-delà du virtuel – ne peut écraser sa mémoire comme celle d’un disque dur.

Written by Renaud Meyer

février 27, 2010 at 1:12

A quel Toussaint se vouer ?

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Difficile de connaître la vérité sur Toussaint. Pas facile de répondre, de se décider, à l’aimer parce que sa prose est franchement exaltante ou le détester parce que ses histoires sont définitivement sans intérêt.

J’avais abandonné, il y a quelques années, cette « Salle de bain » grâce à laquelle il était entré dans le cénacle des auteurs qui comptent, mais où je m’étais senti furieusement à l’étroit après quarante pages, tellement que j’avais fui avant la fin, pourtant proche, de ce court récit de cent vingt pages.

C’est donc un peu à reculons que je suis entré dans cette « vérité sur Marie », paru chez Minuit, sur les conseils d’une Marie, qui n’est pas ma femme, qui elle aussi s’appelle Marie. Et le hasard (?) veut qu’il y ait deux Marie dans cette histoire…

Toussaint pose implicitement une question essentielle relative au roman, à son art : L’histoire est-elle le nerf de la guerre ou bien un prétexte à déployer un style capable de saisir le lecteur ? Pas de réponse à cela, bien sûr. Car du style, il y en a chez Toussaint, simple et flamboyant, mais trop souvent pour nous égarer, faire de l’auteur un démiurge qui nous promène à sa guise, tandis que les chemins qu’il propose, et nous séduisent d’emblée (le début du roman), il les abandonne à la vitesse de l’éclair, pour nous perdre, trop longtemps, le temps d’un roman, dont la fin pourtant nous emballe.

Gainsbourg, pas mort

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Détesté, dénoncé, adoré, détourné, dégommé, remixé, copié et oublié, Gainsbourg s’est vendu en compils, en coffrets, en docus, en photos, en Gainsbarre, en Ginzburg, en chou, en vieil hibou et à genoux. Alors, à part réécouter en boucles « Je suis venu te dire que je m’en vais » comme à vingt ans, je n’avais plus envie de rien sur le Mister Master qui a façonné ma jeunesse.

J’ai pourtant suivi ma Lady héroïne au cinoche de quartier, latin, sans trop y penser et parce que c’était avec elle.

Le premier lancer sur péloche du jeune Sfar, Joann, auteur de la BD pluri-adorée « Chat du rabbin », vaut d’être vécu. Il y a du Jeunet, du Tim Burton et du talent chez ce pt’it gars. Quelques scènes intelligentes et belles, de vraies insolences, du neuf, du risque, de la jeunesse, un souffle qui rend rêveur.

Pourtant, quel agacement en quittant la salle. J’aurais presque détesté. Mais quoi ? Le grand film à côté duquel passe Sfar, assurément. Par une absence criante, grinçante, navrante de scénario. Pas d’histoire dans ce qui s’annonce comme un conte. Des scènes, des vignettes, des envolées qui retombent.

On se console en s’abandonnant à la performance exceptionnelle d’Eric Elmosnino. Tandis que ses partenaires donnent chair à Bardot, Birkin ou France Gall avec plus ou moins de bonheur, Elmosnino accomplit une chose rare, unique, presque inexplicable. Il parvient à évoquer sans jamais incarner, prend l’autre à son compte, en se disant tout bas : « Adieu, Lulu. Maintenant, Gainsbourg, c’est moi ». Le résultat est un prodige.

Written by Renaud Meyer

février 23, 2010 at 6:39

Drôle d’endroit pour une rencontre

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Premier filage avec quelques spectateurs dans la salle. Mes étudiantes en écriture théâtrale à Paris III sont heureuses d’être là ; elles mesurent avec une certaine fébrilité le privilège que leur accorde l’équipe du spectacle : accepter les premiers inconnus et leur montrer un travail pas fini, comme une pierre encore brute, taillée en seulement quelques semaines.

Nicolas Bedos, auteur et metteur en scène, nous accueille de son sourire enfantin. Le sentiment d’être reçus par un cousin éloigné. Guy est derrière moi. Pas star, lui non plus. Il discute avec une étudiante. Mélanie Laurent passe devant le rideau, détend l’atmosphère, brise son trac à coup de sourires en direction de notre petite assemblée. L’étoile montante du cinéma français, qui vient de tourner avec Tarantino, s’offre cette aventure théâtrale qui la grise et la fragilise. Cette petite tempête intérieure, à peine perceptible, est touchante.

Ils commencent mardi leur « Promenade de santé » à la Pépinière théâtre. L’histoire incandescente de deux êtres que l’internement va réunir dans les jardins d’un hôpital psychiatrique. Des âmes sœurs déterminées à brûler la vie par les deux bouts. Elle par le sexe, lui par l’alcool. Quelle place pour l’amour, quand le corps embrume à ce point la tête ? A se demander si ces deux oiseaux trop frêles n’ont pas pour tout cadeau à s’offrir que leurs névroses. On n’en dira pas plus…

Mélanie Laurent accorde sa beauté adolescente et son naturel sans fard à ce personnage qu’elle habite comme un second moi. Elle est certainement ce que le cinéma peut proposer de mieux au théâtre. A ses côtés, Jérôme Kircher, enfant chéri du théâtre subventionné, hier encore à l’Odéon, incarne de sa voix mouillée et ses regards perdus, ce quadra torturé par la vie. Et le moindre de ses gestes est une séduction pour le spectateur. On ne le quitte pas d’une réplique.

Ils n’en sont qu’à leurs premiers pas, mais cette rencontre du cinéma et du théâtre, grâce à cette pièce moderne et vive tricotée par  Nicolas Bedos, court inévitablement au succès.

La pépinière théatre – 7 rue Louis Le Grand 75002 Paris (Métro: opéra) Loc. : 01 42 61 44 16

Written by Renaud Meyer

février 7, 2010 at 1:59