Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

Archive for juin 2010

Eh bien, chantez maintenant

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Photo : Alain Martin

Irène Jacob offre sa fraîcheur, son naturel et sa fragilité depuis quelques années déjà au cinéma aussi bien qu’au théâtre. Elle a été l’héroïne des films de Kieslowski (« La double vie de Véronique » et « Rouge ») qui lui ont valu un Prix d’interprétation à Cannes et une nomination pour le César de la meilleure actrice, avant de se lancer dans une carrière internationale avec Wenders, Antonioni, Auster et Angelopoulos.

Mais comme rien ne plaît autant à Irène Jacob que les défis et le fil sur lequel elle peut être funambule, la voilà lancée, ignorant les hauteurs et la force des vents qui y soufflent. Qu’importe, elle ose, compose et s’impose de toute sa personne.

Irène Jacob chante, les chansons qu’elle a créées avec son frère Francis, compositeur et guitariste, d’une voix légère et fragile. Les textes sont de petites histoires de tous les jours qui lui ressemblent bien et nous font sourire parce qu’on les a un peu vécues. Irène rejoue ces moments de vie avec la sensibilité de l’instant. Elle est charmante, touchante et douce sur ces airs un peu jazzy et world qui lui vont bien.

Après un premier passage aux Trois Baudets à Paris en cette fin juin, elle sera en tournée. Il faut être à l’affût de ses passages ici ou là tant le spectacle est unique.

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Written by Renaud Meyer

juin 30, 2010 at 3:01

Le droit à l’enfant

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Profitons de cette Gay Pride 2010 pour revenir sur un sujet qui occupe les esprits depuis quelque temps : l’homoparentalité.

La question de savoir si des couples homosexuels peuvent adopter ou se faire faire un enfant avec l’aide d’un tiers est au centre d’interrogations à la fois politiques, éthiques, biologiques, juridiques, psychanalytiques et sociales.

La plupart des gens n’ont pas vraiment d’avis sur la question. Ils ne sont pas contre, mais un léger quelque chose les gêne sans savoir vraiment quoi. Ils voudraient bien se laisser convaincre, pourtant…

Quant aux partisans de la cause homoparentale, ils revendiquent une égalité de droits entre homos et hétéros, l’idée qu’un enfant a besoin avant tout d’amour (qu’ils sont capables de donner autant qu’un couple hétéro) et que l’éducation d’un enfant n’a pas de sexe. La chose est claire et entendue.

Remarquons au passage qu’homosexualité ne rime pas nécessairement avec homoparentalité puisque Karl Lagersfeld him-self s’en défendait récemment en arguant que les gays ne s’étaient pas battus durant toutes ces années pour un droit à la différence à seule fin de tomber dans le cliché bourgeois de la famille avec enfants.

Le psychanalyste Jean-Pierre Winter s’est penché sur cette question qui flotte dans l’air avec son regard de thérapeute (« Homoparenté » chez Albin Michel) ; et le résultat est prodigieux d’à-propos et d’intelligence.

Tout d’abord, parce qu’il ne tombe pas dans le politiquement correct. Winter décortique chacun des arguments avancés par les partisans de la cause homoparentale et pointe ensuite l’ensemble des problèmes juridiques, éthiques et psychologiques posés par l’homoparentalité. Chacun pourra ou non se laisser convaincre, mais ne sera pas à court d’idées…

Ensuite, parce que Winter va au-delà de la simple question de l’homoparentalité. Il nous offre au fil de son livre une véritable lecture des rapports parents-enfants et du rôle que doit tenir chacun. On passe alors au peigne fin sa propre expérience de la famille et le résultat donne envie de poursuivre la réflexion.

De façon plus concrète, que raconte Winter ?

Que l’argument de l’amour ne suffit pas à justifier l’homoparenté, car que de crimes ne commet-on pas au nom de l’amour ? Le pédophile, lui-même, adore les enfants… Quant à l’éducatif, il est certain que les couples homos peuvent faire aussi mal que les hétéros. Le débat doit donc se placer ailleurs…

Sur le terrain du droit pour commencer, nous dit Winter. Et au premier chef parce que les homos, en tant qu’individus, ont les mêmes droits que les hétéros. Rien ne les empêche ainsi de faire des enfants avec un individu de l’autre sexe. Et de conclure finement que l’homosexualité n’est en rien une identité (comme le nom, le prénom, la nationalité font partie de notre identité). Vouloir le contraire serait mettre le doigt dans l’engrenage du totalitarisme et d’une période bien sombre…

Winter nous met en garde, car accéder à la demande des homoparentaux octroierait ainsi des droits spécifiques à une communauté en fonction de ses préférences sexuelles, ce qui serait la porte ouverte à toutes les revendications communautaires de nature justement à rompre l’égalité des droits entre les citoyens et faire de la loi non pas une limite à la jouissance mais un fourre-tout à pulsions.

La question juridique centrale est donc de savoir si la loi doit construire en droit de la famille de véritables fictions (un enfant fruit de l’union de deux hommes ou de deux femmes) sans rapport avec la réalité. Comment d’ailleurs la loi naturelle (faire des enfants demande un homme et une femme) peut-elle être contraire au droit positif ?

Sur le terrain de la psychanalyse, les arguments de Winter s’appuient sur la nécessaire concordance entre le réel et le symbolique dans la construction psychique de l’enfant. Comment, en effet, comprendre que deux hommes sont couchés dans le lit parental, qu’ils ne peuvent faire d’enfants, (voilà donc le réel), et qu’ils sont papa et maman (voilà le symbolique) ? L’enfant va ainsi se construire sur un impossible (réel) possible (symboliquement). Aïe…

La revendication du droit à l’enfant (et non « de l’enfant », dont il n’est jamais question) est ainsi en phase avec l’individualisme social ambiant, où le « ça » réclame tout, et tout de suite, au nom d’un état, social ou religieux, quitte à tordre la Loi pour parvenir à la jouissance.

Les arguments sont nombreux et les pistes d’une richesse peu commune. Il faut lire ce livre, parce qu’il offre, au-delà de sa question centrale, une véritable réflexion sur les êtres sans limites que nous sommes devenus.

Written by Renaud Meyer

juin 26, 2010 at 5:22

Théâtre à l’anglaise

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N’y aurait-il de philosophie qu’allemande, de roman que français, de chant qu’italien et de théâtre qu’anglais ? Ce que l’on peut affirmer au-delà de ce lieu commun pas si stupide, c’est que Shakespeare est certainement le seul auteur de théâtre à avoir concilié l’infiniment grand et l’infiniment petit et tiré tout le jus de ce qu’est le théâtre. A voir les spectacles montés par les metteurs en scène anglais ces derniers temps, on se dit que le grand Will leur a certainement légué quelque chose de ce nectar.

Si vous l’avez manquée au théâtre Marigny cette année, « La tempête » montée par Sam Mendes vient de reprendre au théâtre Old Vic de Londres. Il y a bien sûr deux heures d’Eurostar, mais l’aventure vaut la peine. Pure merveille d’intelligence et de beauté, où évoluent des acteurs habités par une langue des plus sublimes. Mendes a tout compris au théâtre et en particulier à cette pièce maîtresse. Un rond central couvert de sable figure l’île de Prospero, et puis au lointain, une étendue d’eau sur laquelle sont posées des chaises qui accueillent les naufragés. Pas d’esbroufe, rien que du théâtre, qui rappelle Brook, et s’inscrit dans l’histoire de cette vénérable maison où trônent les portraits de Laurence Olivier et Richard Burton, acteurs shakespeariens du siècle passé.

Quand ils ne sont pas en jeu, les acteurs se posent dans le lointain. Mécanique très anglo-saxonne que l’on retrouve dans le « Donneur de bain » toujours à l’affiche du Marigny jusqu’au 17 juillet. On passera sur un texte qui s’étire sur deux heures. Une bonne idée dans laquelle souffle l’auteur tant et si bien qu’elle éclate assez vite nous laissant un léger goût de pas grand-chose. Il ne faut cependant pas s’arrêter à ce pécher d’orgueil et tenter là aussi l’aventure (le voyage est plus court…) pour la mise en scène d’abord, bluffante, inventive, plus forte que le texte, faisant de cette histoire simple une ronde infernale et entêtante. Dan Jemmett sait y faire et donner l’énergie nécessaire aux acteurs qui le suivent. Barbara Schulz est une bombe de talent et d’énergie, Bruno Wolkowitch étonnant de composition, Charles Berling n’est pas au mieux, mais il ne gâche pas notre plaisir.

Il faut s’inspirer de ce théâtre-là, de ce savoir-faire, où domine l’intelligence de l’illusion.

Luce et l’épreuve

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« L’art peut-il se passer de règles ?», demandait-on, ce matin, aux futurs bacheliers. Beau sujet sur les règles de l’art et la liberté du mouvement. Les bons élèves ont dû se coucher tôt. Ils auraient mieux fait de regarder la finale de la Nouvelle Star, car tout le maillage de leur sujet se concentrait sur le petit écran. Luce a gagné, c’était prévisible depuis des mois. Elle est émouvante et vraie, c’est ce qui fait sa force et sa grandeur. Elle a gagné, une grande artiste est née, pourtant pas dans les règles de l’art. Passée là par hasard l’élève infirmière, pas de cours de chant, pas de physique, pas de voix puissante ou suave, et puis une timidité conforme à son allure de matriochka. Alors pourquoi a-t-elle gagné ? Parce que c’est ça, la règle de l’Art : la conformité de l’artiste avec son œuvre. Luce n’est qu’elle-même, mais avec un grand L. La jeune fille l’a découvert grâce à l’émission. Un peu comme Gainsbourg avait brûlé ses toiles, baissé le regard, exhibé sa timidité, son absence de voix, brandi sa vérité. Toutes les timides se sont reconnues hier soir, même Luce qui a quitté son visage de nouvelle star à l’annonce du résultat, redevenant pour un temps l’élève infirmière, spectatrice d’un rêve qui ne lui appartient pas. Toutes les femmes abandonnées se sont vues quand elle a chanté « Ne me quitte pas ». Voilà la règle dont l’Art ne peut se passer.

Written by Renaud Meyer

juin 17, 2010 at 2:55

Prix SACD 2010

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Gisèle Casadesus-Jacques Fansten-Elodie Navarre

La Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques remet chaque année ses prix d’excellence à des artistes ayant marqué de leur empreinte la saison qui s’est écoulée. Cinéastes, chorégraphes, metteurs en scène et acteurs sont distingués pour leur engagement et le talent qu’ils ont montré à tracer leur sillon sur scène ou sur pellicule. Garden party impressionnante dans les jardins, et jusque dans les murs, de la vénérable maison de la rue Ballu.

On notera cette année le grand prix à Claude Chabrol pour son œil intelligent, son humanité et ses films (pas tous bons, selon les mots de Jacques Fansten confirmés par Chabrol lui-même) ; Le prix du nouveau talent one-man-show à Guillaume Gallienne (dont c’est indéniablement l’année !) ; Le prix cinéma à Xavier Giannoli qui construit décidément une œuvre exigeante et grand public, ce qui devient rare ; et surtout un prix Suzanne Bianchetti d’honneur (censé récompenser une jeune actrice qui monte…, décerné cette année à Elodie Navarre) à Gisèle Casadesus, 96 ans, qui après une immense carrière au théâtre, dont la Comédie-Française où elle entre en 1939, et au cinéma, brille dans le film de Jean Becker : « La tête en friche ».

J’aime cette fête. Le champagne y est frais, le buffet généreux et les rencontres surprenantes. « Tiens, salut, tu es là ? », m’a dit mon médecin pendant la remise des prix. J’avais oublié que soigner les artistes était sa passion. Je lui aurais bien décerné le Prix du nouveau talent médical. Il faudra y penser.

Jamie Cullum, la grâce

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Il est des soirs comme ça où par un « ciel bas et lourd qui pèse comme un couvercle » on ne rêve que d’un transat et d’un soft-drink. Et puis on se retrouve au hasard d’une invitation dans la salle de l’Olympia à assister au concert d’un artiste dont on n’a jamais entendu parler. Un jeune jazzman qui marche fort. On veut bien le croire à en juger par la foule qui s’agglutine au parterre, corps suants et enfiévrés par le temps et l’envie. On a retiré les fauteuils. Pas moins de trois mille pèlerins pour le jeune prodige. Eux savent qu’il faut rester malgré la chaleur. Et dès l’attaque, on devine qu’ils ont raison, que le type qui vient d’entrer sur scène va nous faire oublier la moiteur, les soucis et la médiocrité.

Jamie Cullum a trente ans, une énergie rare, tous les talents et la grâce. Une grâce qu’il trouve dans cette liberté étonnante qui lui colle comme une seconde peau. Et c’est sans doute cela qui fascine. Il surf sur les genres, du free jazz à la pure pop, emprunte au hip-hop, se fait pianiste, manie la beat box, jongle avec sa voix, revisite les standards, de Gene Kelly à Michaël Jackson, et improvise à tour de bras dans une course effrénée qui n’en finit pas de nous couper le souffle. Cullum est un hyperactif génial et sidérant. Pourtant l’écoute de ses albums sagement croony laissent assez froid. C’est donc la scène qui est à la mesure de cet artiste hors-normes, lancé dès ses quinze ans dans les clubs de jazz.

Cullum sera à Marciac le 12 août et à Monaco le 20 août. Se déplacer rien que pour Cullum est une folie digne de lui.

Histoire de goûter un peu de ce dont est capable cet Amadeus du jazz, rendez-vous http://www.youtube.com/watch?v=xnLAP9InIb4&feature=related

Written by Renaud Meyer

juin 12, 2010 at 2:32