Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

Archive for septembre 2010

Rose Bosch ou la rafle des sentiments

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Pour avoir beaucoup écrit sur le sujet, du roman au théâtre, exhumé les archives et parcouru essais, témoignages et études historiques, je sais combien la Shoa peut devenir, pour celui qui en fait une œuvre de fiction, le miroir de ses propres émotions. Les propos de Rose Bosch, largement relayés ici et là, concernant les spectateurs insensibles de son film « La Rafle » ne peuvent que m’interpeller.

Ainsi explique-t-elle au magazine Les Années Laser : “Je me méfie de toute personne qui ne pleure pas en voyant le film. Il lui manque un gène : celui de la compassion”.

Et de poursuivre : “Je n’ai pas eu besoin d’ajouter de la tragédie à la tragédie. J’ai moi-même vu de près les conséquences horribles de conflits, en Asie ou ailleurs, et je sais que dans ces moments-là, le sublime le dispute à l’horrible. Je sais aussi que partout, toujours, les enfants traversent tout ça soit en jouant à la guerre, soit en appelant leurs mères. Je n’allais quand même pas priver le public de ces émotions fortes et justes ! On pleure pendant La Rafle parce que… on ne peut que pleurer. Sauf si on est un « enfant gâté » de l’époque, sauf si on se délecte du cynisme au cinéma, sauf si on considère que les émotions humaines sont une abomination ou une faiblesse. C’est du reste ce que pensait Hitler : que les émotions sont de la sensiblerie. Il est intéressant de voir que ces pisse-froid rejoignent Hitler en esprit, non ? En tout cas, s’il y a une guerre, je n’aimerais pas être dans la même tranchée que ceux qui trouvent qu’il y a « trop » d’émotion dans La Rafle ».

Nul besoin ici de faire l’exégèse d’un film boudé par la critique, et ce à juste titre, tant il fait étalage de bons sentiments et d’une absence de vision artistique. Ce qui est en revanche tout à fait remarquable – car il concerne la prise en charge du réel par les auteurs, et notamment d’un réel dominé par la guerre, l’horreur et l’extermination -, c’est la perversité qui peut parfois s’emparer de l’auteur, et à laquelle il se doit de résister. Car à trop vouloir s’accaparer une réalité extérieure à sa propre histoire, le créateur peut finir par croire qu’elle lui appartient, confondant à mesure du temps son œuvre avec le réel.

A l’image de tous les pervers, Rose Bosch prend les spectateurs en otage pour en faire de simples objets privés de jugement, sommés d’obéir à son propre désir et toujours coupables de ne pas l’aimer.

Mais son rêve de toute-puissance se heurte à la réalité. Car c’est bien d’elle dont il s’agit. La Rafle dont elle nous parle n’est pas celle du Vel d’Hiv’, mais celle qu’elle a mise en scène dans son film. Se poser en victime en instrumentalisant celles de 1942, voilà l’ultime retranchement du pervers…

Le totalitarisme du sentiment n’est pas là où l’on croit.

Written by Renaud Meyer

septembre 24, 2010 at 11:32

Que penser du théâtre de Wajdi Mouawad ?

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Quand on n’a entendu que du bien d’un livre, d’un spectacle, d’un film, le cœur est à l’attente et l’esprit aux aguets. On tremble à l’idée de trop aimer, ou pas assez, on ne sait comment être, regarder, respirer. A se demander si l’on est totalement soi.

Ainsi j’étais, devant « Forêts » de Wajdi Mouawad vendredi dernier au théâtre de Chaillot.

J’ai détesté, puis aimé, puis détesté à nouveau, avant d’être emporté. La faiblesse de Mouawad, c’est le texte. Pas vraiment à la hauteur de la tragédie qu’il ambitionne. Les acteurs sont braillards, pas toujours justes, pas toujours compréhensibles, un peu ordinaires pour porter ce tragique. Et puis cette débauche de sang et de viols, d’incestes et de morts, qui sature l’œil sans aiguiser l’esprit.

La force de Mouawad metteur en scène se situe pourtant là, dans cette capacité à offrir des images fortes, des scènes qu’il remplit par tous les sens, usant de la musique comme dans un film, présente comme un partenaire invisible.

Il faudrait inviter Mouawad à monter Shakespeare. Il y ferait certainement merveille.

Written by Renaud Meyer

septembre 21, 2010 at 6:55

La Parisienne

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Qui n’a jamais été jaloux de façon maladive, intempestive, incontrôlable ? Qui n’a jamais été trompé ? Qui n’a jamais désiré sans être désiré ? Ceux-là, peu nombreux, ne seront pas nécessairement touchés par « La Parisienne » de Becque qui vient de débuter au Théâtre Montparnasse. Les autres peuvent s’y précipiter.

Cette pièce créée en 1885 au théâtre de la Renaissance, et entrée au répertoire de la Comédie-Française quelques années plus tard, est devenue un classique du genre. Pourtant, que l’on ne s’y trompe pas. Le genre en question est tout en clair-obscur, demi-teintes, faux-semblants. S’y glissent la comédie, le drame, la peinture de mœurs. Nous ne sommes ni chez Feydeau, ni chez Dumas-fils, ni chez Ibsen. Nous sommes chez Becque. Et même si la modernité du propos n’est plus aussi neuve, même si la structure dramatique n’est pas très solide, le jeu en vaut la chandelle, car derrière cette glace sans tain dans laquelle se regardent La Parisienne, son mari et son amant, c’est nous que l’on devine. Personne n’est heureux en ce monde-là et personne n’est malheureux complètement, pour peu qu’il accepte son sort. Un peu de fatum dans la comédie de mœurs.

Barbara Schulz est merveilleuse de finesse et de naturel, Jérôme Kircher drôle, fantasque, étonnant, jouant tous deux cette partition de façon résolument moderne sous la baguette du metteur en scène, Didier Long, fin stratège des sentiments. Quant à Didier Brice, il campe ici un mari idéalement innocent qui nous réjouit. Les ombres passent, et l’on entend tout ce qui se trame grâce à la musique de François Peyrony, valse grinçante d’une boîte à musique détraquée.

« La Parisienne » nous laisse comme au sortir d’un rêve, avec le sentiment étrange d’avoir assisté à quelque instant intime qui nous concerne et que l’on a peut-être vécu, dans une autre vie.

Nuit blanche sur France inter

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Patrick Liégibel

Le programme « Nuit noire – Nuit blanche » produit par Patrick Liégibel sur France Inter est repoussé d’une heure cette année, passant sur la tranche de 2 heures à 3 heures du matin dans la nuit du vendredi au samedi. Les nuits seront plus blanches encore ou plus noires, c’est selon. Cela ne doit pas empêcher les amoureux de la radio, les aficionados de la dramatique et les noctambules en tout genre de poser l’oreille, ou les deux, à proximité du poste.

La nuit prochaine est une bonne occasion puisque la Nuit blanche est de mon fait. Diffusé pendant le shabbat, mais aussi pendant Kippour, « Shabbat Shalom » tombe bien. On peut regretter que les premiers intéressés ne soient pas en mesure de l’écouter. Ils le pourront cependant dès dimanche en consultant le podcast de l’émission.

J’encourage aussi tous les autres, les goys, comme moi, et puis les bobos, qui se reconnaîtront certainement.

Salut et bonne écoute.

Written by Renaud Meyer

septembre 17, 2010 at 1:02

Réédition de « La beauté du diable »

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Les amoureux du cinéma français des années 50 l’attendaient depuis longtemps. Les voilà comblés. La réédition tant espérée de « La beauté du Diable », film en noir et blanc de René Clair, est enfin dans les bacs. Cette adaptation joyeuse du mythe de Faust est l’occasion de se replonger dans une époque où le théâtre inspirait le cinéma, et ça n’était pas si mal…

« La beauté du Diable » est un bijou. Et cette grâce qui domine le film, on la doit avant tout aux interprètes principaux : Michel Simon et Gérard Philipe. Ils sont tous deux au sommet de leur art, chacun à leur manière, et d’une façon si opposée, que c’en est jubilatoire. On entend dans les inflexions de Gérard Philipe les stances du Cid, on devine derrière les facéties de Michel Simon un peu de Boudu et du Félix Chapel de « Drôle de drame », en attendant le personnage attachant du « vieil homme et l’enfant ».

L’époque était foisonnante d’histoires. A quand la réédition de « La belle équipe » de Duvivier avec Gabin ? Patience…

Ce mois-ci dans Books

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Le magazine Books ne brade pas sa qualité dans la tempête qui menace sa survie. Difficile de s’imposer dans un paysage dominé par une information brève, éphémère, souvent virtuelle et dont n’importe qui peut désormais être l’auteur.

Books prend le contre-pied en balayant l’actualité du monde par les livres à l’aide de spécialistes qui nous servent des textes denses.

Le numéro de septembre est foisonnant. A côté du dossier du mois sur la dépénalisation des drogues, on sera bien inspiré de lire quelques articles éclairants sur notre monde.

A commencer par la montée en puissance du religieux dans l’armée israélienne, où de jeunes soldats refusent de participer à l’évacuation des colonies. Cette montée de l’insoumission dans une démocratie laïque change la donne. Elle n’est pourtant que le reflet de la société. Durant de nombreuses années, l’armée a constitué un symbole de réussite sociale. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, les jeunes élites laïques préférant se tourner vers les professions libérales. C’est ainsi que les religieux se sont rués vers l’armée.

On ne saurait trop recommander par ailleurs les thèses défendues par Harmut Rosa dans un long entretien sur la vitesse qui domine nos sociétés. On y apprend que la vitesse a rendu nos identités instables, que l’on voyage plus vite mais aussi plus loin (et que le gain de temps pour faire autre chose est nul), que nous parlons plus vite (deux fois plus de mots à la minute depuis 1945) mais certainement pas mieux et que la politique n’est plus un facteur d’accélération sociale (les hommes politiques ne servant plus qu’à éteindre les feux). Il ressort donc que tout s’accélère (la technique, le changement social et le rythme de vie), mais que les bienfaits ne sont pas toujours au rendez-vous. Le progrès technique aurait dû permettre aux hommes de dégager du temps pour faire autre chose. On constate cependant que ce temps est octroyé à l’utilisation de ces mêmes machines. Chacun pourra songer au temps qu’il passe à triturer son ordinateur…

Books regorge de sujets comme celui-ci. On les lit, on y revient, on s’en inspire, on en teste les idées autour de soi… Une source de richesse à entretenir.

Written by Renaud Meyer

septembre 10, 2010 at 2:32

La rentrée théâtrale, tendance

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On aurait pu dire de la saison précédente qu’elle avait été marquée par la frénésie des metteurs en scène à vouloir monter « La maison de poupée » d’Ibsen. Théâtre de la Madeleine, Amandiers de Nanterre, théâtre de l’Athénée, théâtre de la Colline. Et je crois en oublier…

On pourrait dire, avec la saison qui s’ouvre, que la tendance sera à l’accentuation d’un phénomène amorcé depuis quelques années déjà : la venue au théâtre des gens de cinéma. A commencer par les actrices, qui sautent le pas avec un aplomb étonnant. Julie Depardieu jouera Guitry, Alice Taglioni et Elodie Navarre seront au théâtre de l’Atelier, Sara Forestier au Studio des Champs-Élysées, Mélanie Doutey avec Jacques Weber…

Certains théâtres n’hésitent pas à ne programmer que des stars venues du septième art. A la Madeleine, après Julie Depardieu, ce sera Thierry Lhermitte, Dussolier et Arestrup (qui bien entendu ont tous commencé par le théâtre). Et même les réalisateurs s’y mettent. Après Patrice Leconte, c’est Bertrand Blier qui se colle à la mise en scène.

Une tendance qui ne s’inscrit pas uniquement dans des structures privées puisque des lieux comme le théâtre du Rond-Point suivent la même pente. On y retrouve cette saison Marina Foïs, Emmanuelle Devos, Isabelle Carré et même Bénabar. On ne peut que se féliciter de cet entrain. Le théâtre n’est pas mort.

Faut-il aller chercher les raisons de ce sauvetage du théâtre par le cinéma du côté de la mauvaise santé de ce dernier ? On sait que son économie est fragile. Budgets difficiles à boucler, projets au long cours, recettes mises à mal par l’arrivée d’internet et du téléchargement. Ce cinéma qui devait tuer le théâtre finira-t-il par le sauver ? Juste retour des choses et indispensable retour aux sources.

Il n’est d’ailleurs pas interdit de penser qu’individuellement les acteurs trouvent là une puissance dramaturgique à leur mesure que le cinéma a perdue à force de s’appuyer uniquement sur l’image et le casting.