Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

Rose Bosch ou la rafle des sentiments

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Pour avoir beaucoup écrit sur le sujet, du roman au théâtre, exhumé les archives et parcouru essais, témoignages et études historiques, je sais combien la Shoa peut devenir, pour celui qui en fait une œuvre de fiction, le miroir de ses propres émotions. Les propos de Rose Bosch, largement relayés ici et là, concernant les spectateurs insensibles de son film « La Rafle » ne peuvent que m’interpeller.

Ainsi explique-t-elle au magazine Les Années Laser : “Je me méfie de toute personne qui ne pleure pas en voyant le film. Il lui manque un gène : celui de la compassion”.

Et de poursuivre : “Je n’ai pas eu besoin d’ajouter de la tragédie à la tragédie. J’ai moi-même vu de près les conséquences horribles de conflits, en Asie ou ailleurs, et je sais que dans ces moments-là, le sublime le dispute à l’horrible. Je sais aussi que partout, toujours, les enfants traversent tout ça soit en jouant à la guerre, soit en appelant leurs mères. Je n’allais quand même pas priver le public de ces émotions fortes et justes ! On pleure pendant La Rafle parce que… on ne peut que pleurer. Sauf si on est un « enfant gâté » de l’époque, sauf si on se délecte du cynisme au cinéma, sauf si on considère que les émotions humaines sont une abomination ou une faiblesse. C’est du reste ce que pensait Hitler : que les émotions sont de la sensiblerie. Il est intéressant de voir que ces pisse-froid rejoignent Hitler en esprit, non ? En tout cas, s’il y a une guerre, je n’aimerais pas être dans la même tranchée que ceux qui trouvent qu’il y a « trop » d’émotion dans La Rafle ».

Nul besoin ici de faire l’exégèse d’un film boudé par la critique, et ce à juste titre, tant il fait étalage de bons sentiments et d’une absence de vision artistique. Ce qui est en revanche tout à fait remarquable – car il concerne la prise en charge du réel par les auteurs, et notamment d’un réel dominé par la guerre, l’horreur et l’extermination -, c’est la perversité qui peut parfois s’emparer de l’auteur, et à laquelle il se doit de résister. Car à trop vouloir s’accaparer une réalité extérieure à sa propre histoire, le créateur peut finir par croire qu’elle lui appartient, confondant à mesure du temps son œuvre avec le réel.

A l’image de tous les pervers, Rose Bosch prend les spectateurs en otage pour en faire de simples objets privés de jugement, sommés d’obéir à son propre désir et toujours coupables de ne pas l’aimer.

Mais son rêve de toute-puissance se heurte à la réalité. Car c’est bien d’elle dont il s’agit. La Rafle dont elle nous parle n’est pas celle du Vel d’Hiv’, mais celle qu’elle a mise en scène dans son film. Se poser en victime en instrumentalisant celles de 1942, voilà l’ultime retranchement du pervers…

Le totalitarisme du sentiment n’est pas là où l’on croit.

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Written by Renaud Meyer

septembre 24, 2010 à 11:32

Une Réponse

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  1. Bel article qui met en lumière que le totalitarisme ne se résume pas à des considérations politiques. J’ai trouvé le film intéressant dans sa noblesse de retranscrire les pages sombres de l’histoire, par contre j’ai été dégoûté par tant de pathos qui dégouline à chaque image. Du manichéisme primaire, il y en a à foison et c’est ce qu’il faut impérativement éviter quand on fait un film.

    Bref, cette Rose Bosch se targue dans les médias de communiquer son angélisme, mais dès que le masque tombe, elle tient des propos extrémistes qui rejoignent sans difficulté l’esprit du fascisme de l’époque.

    Nass'

    septembre 24, 2010 at 3:45


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