Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

Archive for mars 2011

Ring à Bastille

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Il est des expériences surprenantes. Ainsi de se laisser emporter par Wagner, cinq heures durant, saoulé par cette musique sublime, aux flots puissants auxquels aucune âme bien faite ne peut résister. Il y a ce terriblement magnétique chez Wagner, qui nous fait rester malgré la fatigue. Wagner tient de l’expérience physique. Il nous berce, nous éreinte, nous enveloppe avant de faire jaillir l’émotion de nos corps fatigués, abandonnés, attentifs. Les larmes ne peuvent que jaillir de l’attente. Ainsi du duo entre Siegfried et Brünnhilde, lorsque les chanteurs sont à hauteur des Dieux. C’est le cas dans la version donnée à l’Opéra Bastille sous la baguette inspirée de Philippe Jordan. Katarina Dalayman est une Brünnhilde à pleurer. Son assise vocale nous offre Wagner et l’émotion qui s’y cache. Comment résister…

Wagner, lui, résiste à l’âge, aux époques et aux mises en scènes médiocres. La force du Ring est là, dans la puissance de cette œuvre magistrale qui a traversé le temps pour nous saisir. Je ne croyais pas un adolescent de 13 ans capable d’entreprendre un tel voyage. Je me disais qu’après un entracte, l’envie de triturer un écran tactile serait plus forte que la musique de Wagner. Mauvaise nouvelle pour Apple. L’iPhone 6 sera démodé avant que le Ring ne succombe. Et c’est décidément rassurant pour la civilisation, en dépit de ce que tous les aphorismes de Woody Allen pourront en dire (« Quand j’entends Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne »).

Il est un peu tard pour « Siegfried » dont les représentations se terminent demain. Mais « Le crépuscule des Dieux » achève ce Ring en juin. Pour Wagner dirigé par Jordan, pour Katarina Dalayman, sans hésiter. Torsten Kerl en Siegfried manque un peu de puissance et la mise en scène de Günter Krämer n’est pas un plaisir pour les yeux, même s’il se rattrape à l’acte III par une scénographie à la hauteur du projet. Il faut espérer du Crépuscule. Et pourquoi pas entreprendre ce voyage en famille.

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Written by Renaud Meyer

mars 29, 2011 at 12:42

Une cousine pour Alice

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William Mesguich aime le théâtre, viscéralement, par passion, héritage, nécessité intellectuelle. Un théâtre dans la peau, qu’il a édifié de façon itinérante durant de nombreuses années sur les routes de France et qu’il a posé plus récemment sur les scènes parisiennes avec une jubilation renouvelée et un talent salué.

Acteur, metteur en scène, chef de troupe, il explore les répertoires (Hugo, Calderon) et les genres, suivant les pas des metteurs en scène de sa génération, comme Demarcy-Motta, en direction du jeune public.

Il s’empare ainsi jusqu’au 9 avril les mercredis et samedis à 15 heures d’un texte inventif et frétillant de Charlotte Escamez, « Adèle et les merveilles », très belle variation sur les aventures merveilleuses d’Adèle, cousine imaginaire d’Alice.

Endormie, Adèle croise un chat qui aime la limonade, une brebis galeuse qui chante comme un pied, un ours trop bien léché, un hérisson rose à l’accent brésilien et d’autres personnages iconoclastes qui lui feront découvrir sa vocation enfouie : devenir journaliste. Ainsi, comme sa cousine, Adèle grandit grâce à ses rêves.

William Mesguich sait nous surprendre. Il fait feu de tout bois, il ose sans jamais déraper et nous emporte dans le monde d’Adèle avec une frénésie qui ravit les petits comme les grands.

C’est au Ciné 13 théâtre – 1, avenue Junot à Paris 18e, et c’est dans un fauteuil de cuir comme à la maison.

 

Written by Renaud Meyer

mars 14, 2011 at 9:25

Irrésistible « Fil à la patte »

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La Comédie-Française donne, jusqu’au 18 juin 2011, le « Fil à la patte » de Georges Feydeau dans une mise en scène de Jérôme Deschamps. Pourquoi ? Oui, c’est vrai, pourquoi ? Tant de fois monté, ce Feydeau-là, cette machine usée par le temps et les traces de générations d’acteurs depuis plus de cent ans.

C’est que l’auteur a du génie. Celui de nous entraîner, avec les acteurs, aux précipices de la folie, de la toucher du doigt et d’en sentir la chaleur sans vraiment se brûler. Feydeau exalte la démence des acteurs, l’extase du « ça », l’irrépressible des corps emportés par les situations. Et quand les acteurs sont grands, le spectacle est immense, d’une folie gigantesque, jubilatoire, à pleurer. Il faut des mouchoirs pour Racine. Il en faut aussi pour Feydeau.

Ô, comme Guillaume Gallienne atteint des sommets de vérité dans sa Miss Betting, consumant ce qu’il est – sexe, âge, langue -, pour faire naître son personnage. Christian Hecq, drôlissime Bouzin, n’est plus qu’un corps au service de l’histoire, son prolongement charnel, inscrivant dans ses gestes ce que l’auteur rêvait d’exprimer dans ses mots. La troupe est sublime. Elle sait jouer Feydeau. Chacun chatouillant son monde intérieur avec délectation. Et tout cela sonne juste, jusque dans la composition. Celle de Thierry Hancisse, campant un général aux accents sud-américains, est un délice.

Ce Fil est irrésistible ; j’y ai pleuré de rire comme jamais et mon ado de fils m’a avoué en sortant qu’il pourrait revoir la pièce au moins trois fois. C’est dire qu’il ne faut pas rater ce Feydeau-là, pour rien, et surtout pas un autre spectacle.

 

Written by Renaud Meyer

mars 6, 2011 at 7:07

Traces de la bête au Palais de Tokyo

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A flâner dans les musées, on déniche parfois la perle que l’on n’attendait pas. L’expo photos qui vous a fait traverser Paris est terminée, alors vous vous laissez emporter par une curiosité à laquelle vous n’auriez jamais songé.

Amos Gitaï, cinéaste israélien de renommée mondiale, a installé les « Traces » d’une bête à la monstruosité renaissante dans les sous-sols désaffectés du Palais de Tokyo, là même où furent regroupés les biens juifs spoliés durant la seconde guerre mondiale.

En déambulant parmi les ruines, on découvre les images de Gitaï, des films achevés ou en cours de tournage, comme cet étonnant « Lullaby for my father ». Ici la campagne de la petite-fille de Mussolini, là une vidéo tournée à Auschwitz, des hommes et des femmes dans la souffrance du totalitarisme sur les murs de brique de ce sous-sol.

Le parcours est unique par la force des sens qu’il convie au souvenir. L’image prend vie sur les murs, l’odeur des gravats monte au nez, les voix résonnent et se perdent. Et ce que l’on prend, en entrant, pour de l’esbroufe cultureuse se transforme malgré nous en une expérience profonde et inédite.

 

Written by Renaud Meyer

mars 2, 2011 at 11:30