Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

Archive for the ‘livres’ Category

Contrepoint

leave a comment »

« Contrepoint » ne fait pas le poids. Ce roman bref et parfois séduisant d’Anna Enquist, sorti chez Actes Sud en septembre 2010, avait pourtant tout pour plaire. A commencer par son titre, inspiré de cette figure musicale, dont Bach s’est fait le maître. Il est donc question ici de Bach et de ses « Variations Goldberg », que travaille la narratrice. De Glenn Gould, interprète sublime et inspiré des Variations. Et de Bach lui-même, dont les malheurs résonnent comme un contrepoint de la vie de la narratrice. On pressent un drame, que la quatrième de couverture nous a déjà maladroitement dévoilé et que l’auteur finira par surmonter grâce à la musique.

Cela donne indéniablement envie. L’idée de ce contrepoint tressé, décliné, transposé à la littérature est immanquablement originale. Les éléments de la vie de Bach sont prenants et la complexité des Variations assez fascinante. Mais l’ensemble ennuie. Anna Enquist ne parvient pas à nous emporter dans ce quotidien avec sa fille. La faute peut-être à la construction, trop intelligente. Une phrase, vers la fin du roman nous donne la clé de cet échec partiel : « Bach lui avait donné accès à sa mémoire : chaque variation évoquait des souvenirs de l’enfant, qu’elle notait dans le cahier. » Peut-être eût-il fallu commencer par là, et reconstruire à l’envers, emporter le lecteur avec soi, et avec le cœur, simplement.

J’avais déjà eu ce genre de regret : la déception face à un projet intelligent. Avec « Blanche et Marie » de Per Olov Enquist. Décidemment…

On pourra quand même se plonger dans ce court roman, accompagné de Gould interprétant les Variations. L’expérience peut être belle.

Publicités

Written by Renaud Meyer

janvier 9, 2011 at 4:49

Le jeu des éditeurs

leave a comment »

Les éditeurs jouent parfois avec le feu. Un jeu dangereux qui risque de consumer un métier fragile et précieux. Car à trop vouloir dénicher le talent et faire de l’argent sans le moindre risque, les éditeurs finiront par trébucher et disparaître dans le trou noir de la facilité.

Internet a vu fleurir de nombreuses initiatives visant à se substituer aux maisons de disques. « My major compagny » a mis ainsi en place un système permettant aux internautes de miser sur des inconnus dont ils peuvent entendre le travail, afin de contribuer à la production de leur futur album et d’en être les co-producteurs. Une architecture pas idiote, mais pas vraiment innocente, puisque qu’elle révèle in fine que les créateurs de cette start-up ne rêvent que d’une chose : diriger une major et transformer de facto les internautes en petits porteurs capitalistes. Rien de bien neuf…

Ce qui l’est, en revanche, c’est l’entrée dans cette danse contemporaine d’un partenaire qui s’invite à pas de loup pour mieux récolter les fruits d’un champ qu’il n’a pas cultivé. « My major compagny books » propose ainsi à ceux qui le désirent de financer un futur grand écrivain auquel ils croient après lecture de leur manuscrit. On passe de l’édition à compte d’auteur à l’édition à compte de lecteurs. Pourquoi pas. Mais dans le cas de My major compagny, c’est une grande maison d’édition, XO, qui prend le relais, imprime et distribue l’ouvrage, faisant reposer sur le lecteur l’essentiel du métier d’éditeur : le choix de l’auteur. On sait que de ce chapeau sortira plus certainement un Marc Levy qu’un Jean Echenoz. Pourtant, ce n’est pas le plus regrettable.

Faire reposer sur le lecteur le choix artistique, c’est gommer ce qui fait le cœur du métier d’éditeur, c’est faire croire que ce choix est à la portée de tout le monde, qu’il ne s’apprend pas, ne se travaille pas, s’improvise à coups de dizaines d’euros misés sur un auteur comme sur un cheval à Longchamp.

Notre société se construit là-dessus, désormais. La croyance en la simplicité. La photo ne s’apprend plus, elle se prend, en numérique, par milliers, que l’on range dans des dossiers sans même les regarder. C’est le revers de la technique, qui a tué l’art et les artistes au profit des industriels et des amateurs.

 

Written by Renaud Meyer

janvier 5, 2011 at 3:05

Dernier post avant l’oubli

leave a comment »

Emporté par la fête et le vin, je n’aurai plus les idées claires en 2010, alors profitons d’un dernier post avant l’oubli pour évoquer quelles formes l’art et la littérature peuvent prendre sous le sapin. Car au-delà des consoles, peignoirs et autres grilles pains, il est permis d’atteindre la profondeur dans la légèreté, et ainsi de séduire sans se tromper, d’élever sans ennuyer.

Des livres, d’abord. Avec Mathias Enard et son « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » chez Actes Sud. Roman français érudit, poétique et court qui a su flatter l’imagination des jeunes et de leurs aînés (Prix Goncourt des lycéens). La « Purge » de Sofi Oksanen chez Stock est assurément le roman étranger qu’il faut lire, donc offrir. Moins tendre, mais tout aussi séduisant. Et pour ceux qui veulent lier réflexion et simplicité, les « Impromptus » d’André Comte Sponville, parus aux PUF, il y a un moment déjà, seront une redécouverte éclairante. De la simple joie de vivre à l’amour pour Mozart, ce doux chant platonicien est un apaisement réjouissant.

S’il n’est qu’un CD à déposer parmi les paquets, c’est celui d’Hélène Grimaud jouant Bach. Parue en 2008 chez Deutsche Grammophon, cette perle nous ferait presque verser des larmes tant l’on entend Dieu s’exprimer sous les doigts ensorcelés de la pianiste.

Pures merveilles que le Prélude #2 In C Minor et l’allegro du Concerto #1 In D Minor.

La tenue mélodique est superbe, le sentiment d’une puissance fragile.

A en oublier parfois Gould.

 

Et puis, pourquoi pas des places de théâtre dans une petite enveloppe, là, sur un gros paquet doré.

« Un fil à la patte » de Feydeau à la Comédie-Française dans une mise en scène de Jérôme Deschamps, avec Guillaume Gallienne, Thierry Hancisse, Céline Samie, Claude Mathieu et Dominique Constanza.

La profondeur de Feydeau et l’humour de Deschamps, ou l’inverse, peut-être.Un cadeau, certainement.

Une dernière idée… Un abonnement à BOOKS. Le numéro de décembre est remarquable. Un spécial Noël au dossier original : « Jésus, Marie et Judas : qui étaient-ils vraiment ? » Sans compter l’article fondamental de Vargas Llosa sur la Culture et les sous-cultures qui saisit le cœur du problème.

Allez, bye, bonnes fêtes et à l’année prochaine…

Mathias Enard, Goncourt des lycéens

leave a comment »

Il y a bien une vie après le Goncourt, quand on n’est pas lauréat. Et cette seconde chance d’entrer dans l’histoire de la littérature, ce sont des lycéens qui l’offrent à un auteur malheureux le jour des résultats du Goncourt, mais heureux dès le lendemain.

Ainsi le Goncourt des lycéens, prix littéraire devenu prestigieux, vient d’être attribué à Mathias Enard. Ce temps, qu’hier encore je proposais de laisser à l’œuvre de Mathias afin qu’elle prenne sa pleine mesure, les lycéens du Goncourt viennent de le dévorer. Une jeunesse qui aurait tort de se priver d’un tel privilège, celui de faire émerger des talents rares.

« Parle-le leur de batailles, de rois et d’éléphants » chez Actes-Sud.

Written by Renaud Meyer

novembre 9, 2010 at 3:33

De la modernité chez Houellebecq

leave a comment »

Le Goncourt à Houellebecq et le Renaudot à Despentes. Les jurés des prix littéraires ont décidé de ne pas se laisser gagner par la ringardise et d’être de leur temps.

Bien sûr, j’eusse aimé voir Mathias Enard remporter le Goncourt, ce qui n’était pas exclu puisqu’il faisait partie des quatre finalistes. Quelle surprise c’eût été. Nous avons sorti notre premier roman ensemble avec Mathias, suivi les mêmes salons et les premières courses aux petits prix littéraires. Il est brillant, simple, ouvert. De son temps, lui aussi, voyageur, rêveur. « Zone », son précédent roman, étonnant pavé, eût-il eu plus de chance face à Houellebecq ? Pas sûr… Laissons du temps au temps, à l’œuvre de Mathias Enard.

Houellebecq et Despentes sont représentatifs d’une littérature à l’affût de la société qui les entoure. Mais il leur a fallu mettre du sirop dans leur vodka pour séduire les jurés en question. En poliçant une prose trop râpeuse (on pense à « Baise-moi » et « Plateforme »), nos deux auteurs ont fait un pas vers des jurés qui ont pu engager le leur et passer pour les bienfaiteurs d’un avant-gardisme respectable. On est vieux, mais pas has been.

Houellebecq réussit avec « La carte et le territoire » à tracer la route à suivre, laissant son empreinte à qui veut comprendre le siècle, dressant ainsi les arcanes d’une auto-fiction d’anticipation qui n’en est pas une. Là se tient certainement la modernité.

L’expo Némirovsky

leave a comment »

Le Mémorial de la Shoah (17, rue Geoffroy-l’Asnier
75004 Paris) organise jusqu’au 8 mars 2011 une exposition permanente autour d’Irène Némirovsky, écrivain de l’entre-deux guerres au destin tragique. L’occasion de suivre l’itinéraire de cette femme qui sut faire de la littérature un rempart contre les préjugés, la tyrannie maternelle et l’horreur nazie. Documents inédits, conférences, projections sous la houlette d’Olivier Philipponnat, commissaire de l’expo et auteur d’une remarquable biographie de Némirovsky. Allez-y, et pourquoi pas mardi 26 octobre à 19 h pour la projection de « David Golder », adaptation du premier roman de Némirovsky, film de Duvivier avec Harry Baur.

Il faut lire et relire Némirovsky, et l’aimer pour ce qu’elle fut autant que pour ce qu’elle fit. Il faut lire « David Golder » pour la violence de sa fraîcheur, son insolence et l’acuité de son regard, sorte de « Bonjour Tristesse » avant Sagan, par la jeunesse autant que le talent. Il faut lire « Des chiens et des loups » pour son romanesque et sa modernité. Et puis, bien entendu, « Suite française », pour son classique impeccable, son style, son histoire. C’est le roman inachevé ; le manuscrit que sa fille, Denise Epstein, garda contre sa poitrine pendant toute la guerre et durant trente ans – sans jamais l’ouvrir, croyant à un journal intime -, avant de le retranscrire mot à mot pour en faire un roman qui obtiendra le Renaudot à titre posthume. Dernier pied de nez à la barbarie, la postérité et la transmission.

 

Written by Renaud Meyer

octobre 24, 2010 at 1:40

Vargas Llosa, maître à penser

with one comment

Voilà Mario Vargas Llosa Prix Nobel de Littérature contre toute attente, la sienne et celle des autres, qu’ils soient bookmakers ou bien admirateurs du maître. C’est le Pérou pour cet écrivain sud-américain qui s’inscrit désormais dans la lignée des Garcia Marquez.

Les curieux vont se ruer sur l’œuvre d’une figure taillée dans le marbre de la littérature et dévorer ses romans, à commencer par son « Tante Julia et le scribouillard ».

Ils feraient bien pourtant de se procurer sans attendre ses « Lettres à un jeune romancier » (Arcades Gallimard), où le maître nous révèle les secrets de l’art du roman, comme Rilke le fit naguère avec la poésie. Somptueuse plongée dans cette usine à imaginaire que l’on croit inviolable, mais dont Vargas Llosa nous offre une visite guidée aussi originale qu’intelligente.

On découvre, dans la boîte à outils du romancier, les instruments qui lui permettent de glisser le lecteur dans sa poche. Le style, l’espace, le temps, le pouvoir de persuasion, les mutations et les sauts qualitatifs apparaissent comme les moyens nécessaires pour que l’histoire devienne une réalité fictionnelle.

Il faut lire et relire ce petit livre. Car ce que réussit divinement Vargas Llosa, c’est donner au lecteur l’envie de devenir un petit horloger de la littérature, comme Flaubert et Cervantès avant lui.