Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

Le jeu des éditeurs

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Les éditeurs jouent parfois avec le feu. Un jeu dangereux qui risque de consumer un métier fragile et précieux. Car à trop vouloir dénicher le talent et faire de l’argent sans le moindre risque, les éditeurs finiront par trébucher et disparaître dans le trou noir de la facilité.

Internet a vu fleurir de nombreuses initiatives visant à se substituer aux maisons de disques. « My major compagny » a mis ainsi en place un système permettant aux internautes de miser sur des inconnus dont ils peuvent entendre le travail, afin de contribuer à la production de leur futur album et d’en être les co-producteurs. Une architecture pas idiote, mais pas vraiment innocente, puisque qu’elle révèle in fine que les créateurs de cette start-up ne rêvent que d’une chose : diriger une major et transformer de facto les internautes en petits porteurs capitalistes. Rien de bien neuf…

Ce qui l’est, en revanche, c’est l’entrée dans cette danse contemporaine d’un partenaire qui s’invite à pas de loup pour mieux récolter les fruits d’un champ qu’il n’a pas cultivé. « My major compagny books » propose ainsi à ceux qui le désirent de financer un futur grand écrivain auquel ils croient après lecture de leur manuscrit. On passe de l’édition à compte d’auteur à l’édition à compte de lecteurs. Pourquoi pas. Mais dans le cas de My major compagny, c’est une grande maison d’édition, XO, qui prend le relais, imprime et distribue l’ouvrage, faisant reposer sur le lecteur l’essentiel du métier d’éditeur : le choix de l’auteur. On sait que de ce chapeau sortira plus certainement un Marc Levy qu’un Jean Echenoz. Pourtant, ce n’est pas le plus regrettable.

Faire reposer sur le lecteur le choix artistique, c’est gommer ce qui fait le cœur du métier d’éditeur, c’est faire croire que ce choix est à la portée de tout le monde, qu’il ne s’apprend pas, ne se travaille pas, s’improvise à coups de dizaines d’euros misés sur un auteur comme sur un cheval à Longchamp.

Notre société se construit là-dessus, désormais. La croyance en la simplicité. La photo ne s’apprend plus, elle se prend, en numérique, par milliers, que l’on range dans des dossiers sans même les regarder. C’est le revers de la technique, qui a tué l’art et les artistes au profit des industriels et des amateurs.

 

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Written by Renaud Meyer

janvier 5, 2011 at 3:05

Et pourquoi pas un opéra sous la neige de Copenhague ?

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Il faut d’abord souhaiter à ceux qui nous sont chers, comme à ceux que l’on croise sans les connaître, une année 2011 pleine de douceur et de joie, car ils n’en vivront que mieux, et nous aussi. Ensuite, pourquoi ne pas commencer celle-ci sous le signe de la beauté en allant à Copenhague écouter un opéra.

Le Kongelige teater offre jusqu’en avril une « Madame Butterfly » de Puccini tout à fait délicieuse. Dans un bâtiment à la modernité gracieuse qui se dresse face à la mer gelée du vieux port, le public se presse avec une simplicité feutrée. On déguste un verre de vin, un gâteau au chocolat, un sandwich au saumon, après avoir abandonné son manteau sur les cintres sans surveillance du grand hall, habitude locale que l’on retrouve çà et là comme une insouciance bien enviable teintée de responsabilité collective. L’acoustique de la salle est bonne, l’orchestre clair, droit, musical et la scénographie du spectacle ingénieuse. Petite maison japonaise en forme de lanterne magique, immense lampe de papier qui descend pour envahir tout le plateau, on joue sur la beauté magique du papillon pris dans la lumière. Cela reste légèrement inégal vocalement, mais l’essentiel y est avec une Cio-Cio San puissante dans ses aigus et un Pinkerton à l’assise vocale remarquable. Antonello Palombi se laisse aller à des débordements dramatiques que l’on n’eût pas pardonnés à un comédien, mais que la qualité du chanteur fait oublier. Sa voix nous transporte, nous emporte, nous séduit.

Copenhague est à une heure trente de Paris. Air France propose des tarifs aller-retour à moins de cent euros. Et l’on trouvera bien d’autres plaisirs que celui du chant sur ce chemin neigeux du Danemark. Les canaux glacés sont superbes, les musées sont gratuits et le vin chaud aux épices inoubliable.

Written by Renaud Meyer

janvier 2, 2011 at 4:08

Dernier post avant l’oubli

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Emporté par la fête et le vin, je n’aurai plus les idées claires en 2010, alors profitons d’un dernier post avant l’oubli pour évoquer quelles formes l’art et la littérature peuvent prendre sous le sapin. Car au-delà des consoles, peignoirs et autres grilles pains, il est permis d’atteindre la profondeur dans la légèreté, et ainsi de séduire sans se tromper, d’élever sans ennuyer.

Des livres, d’abord. Avec Mathias Enard et son « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » chez Actes Sud. Roman français érudit, poétique et court qui a su flatter l’imagination des jeunes et de leurs aînés (Prix Goncourt des lycéens). La « Purge » de Sofi Oksanen chez Stock est assurément le roman étranger qu’il faut lire, donc offrir. Moins tendre, mais tout aussi séduisant. Et pour ceux qui veulent lier réflexion et simplicité, les « Impromptus » d’André Comte Sponville, parus aux PUF, il y a un moment déjà, seront une redécouverte éclairante. De la simple joie de vivre à l’amour pour Mozart, ce doux chant platonicien est un apaisement réjouissant.

S’il n’est qu’un CD à déposer parmi les paquets, c’est celui d’Hélène Grimaud jouant Bach. Parue en 2008 chez Deutsche Grammophon, cette perle nous ferait presque verser des larmes tant l’on entend Dieu s’exprimer sous les doigts ensorcelés de la pianiste.

Pures merveilles que le Prélude #2 In C Minor et l’allegro du Concerto #1 In D Minor.

La tenue mélodique est superbe, le sentiment d’une puissance fragile.

A en oublier parfois Gould.

 

Et puis, pourquoi pas des places de théâtre dans une petite enveloppe, là, sur un gros paquet doré.

« Un fil à la patte » de Feydeau à la Comédie-Française dans une mise en scène de Jérôme Deschamps, avec Guillaume Gallienne, Thierry Hancisse, Céline Samie, Claude Mathieu et Dominique Constanza.

La profondeur de Feydeau et l’humour de Deschamps, ou l’inverse, peut-être.Un cadeau, certainement.

Une dernière idée… Un abonnement à BOOKS. Le numéro de décembre est remarquable. Un spécial Noël au dossier original : « Jésus, Marie et Judas : qui étaient-ils vraiment ? » Sans compter l’article fondamental de Vargas Llosa sur la Culture et les sous-cultures qui saisit le cœur du problème.

Allez, bye, bonnes fêtes et à l’année prochaine…

Les personnalités culturelles 2010

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Mélanie Laurent et Jérôme Kircher

Le Figaro a demandé à ses lecteurs internautes de voter pour les personnalités culturelles qui ont marqué cette année 2010. Belle initiative, d’autant que le panel des candidats, établi par le journal, était plutôt bien vu, entre figures installées et jeunes surdoués.

Les résultats dessinent une préférence forte des votants pour la jeunesse, les vainqueurs étant Laurent Delahousse pour la télé, Guillaume Canet pour le cinéma, Jérôme Kircher pour le théâtre, Jonas Kaufmann pour la musique, Raphaël pour la chanson et le photographe JR pour les arts.

On ne peut que se féliciter de ces choix – notamment concernant Jérôme Kircher dont le talent rare s’est imposé sur les scènes publiques autant que privées -, même si Raphaël, Canet, Delahousse sonnent un peu consensuels… Enfin, cela vaut mieux que Dany Boon, Drucker et Johnny.

Ce qui saute aux yeux pourtant, c’est l’absence de femmes dans ce palmarès. Les hasards du vote, me direz-vous. Question de panel, pourrait-on répondre. Il faudra y penser en 2011…

 

 

Written by Renaud Meyer

décembre 7, 2010 at 7:46

Prix Radio « Beaumarchais-France Culture-France Inter »

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Carine Lacroix

L’association Beaumarchais, émanation de la SACD chargée de soutenir les auteurs du théâtre, de la télévision, du cinéma, de la radio et des arts du cirque dans leurs projets accorde chaque année des bourses dans ces différents domaines.

L’association vient de remettre, avec le concours de France Culture et France Inter, deux bourses pour la Radio. Les lauréats verront ainsi leurs projets réalisés sur l’antenne publique dans le courant 2011. Le choix s’est porté sur Carine Lacroix et René Garbelotto.

On connaît Carine Lacroix avant tout pour son théâtre. « Burn Baby Burn » a rencontré un beau succès en France, au Studio de la Comédie-Française, ainsi qu’à l’étranger. Elle développe une dramaturgie sociale à la marge, empreinte de poésie et d’une certaine douceur au goût amer. Il y a de l’enfance brisée et un univers qui n’est pas sans rappeler Tennessee Williams. Difficile de ne pas succomber. Ce fut le cas des membres de cette commission dont j’étais. « Ecoute », projet de fiction d’une heure pour France Culture verra donc le jour en 2011.

René Garbelotto est une découverte. Ce qu’il propose est furieusement étrange autant qu’infiniment séduisant. Comme Garbelotto lui-même, qui a fait tous les métiers avant de se passionner pour la philosophie. « Meurtre à l’Empédocle » est une fiction de vingt minutes pour France Inter. Un meurtre sous le signe des éléments, à commencer par la terre, qui a envahi un appartement dont les propriétaires ont disparu. L’inspecteur peine à ouvrir la porte. A l’intérieur, des tonnes de terre charriée jour après jour pour former une grotte dans laquelle se dessine un chemin qui mène ailleurs. La base du polar…

Donner son avis sur le travail des autres est une expérience incomparable. Ce qu’il faut mettre dans une lettre de présentation, un résumé, une bio. Ce qui séduit. Ce qui rebute. Le bon sujet. La bonne accroche. J’en ai retenu une leçon essentielle : Choisir son sujet et soigner l’attaque. Le cœur l’emporte avant la tête.

 

Grands Prix Sacem 2010

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La SACEM a remis ses Prix, lundi 29 novembre, au théâtre Marigny. Salle comble pour cette représentation d’un jour, éclectique et joyeuse, orchestrée par Isabelle Giordano, douce et réservée, et Ariel Wizman, un brin joueur mais toujours très politiquement correct. Si bien que l’on s’ennuyât un peu sans vraiment trouver le temps long. Une soirée finalement assez proche de ce que nous offre la télé. Quoi de plus normal, en somme, puisque ces deux-là y font profession d’animateurs, et plutôt dignement.

On aura malheureusement retenu peu de choses de ces Grands Prix. Et cela certainement à cause des lauréats, tous englués dans les années 70 dont ils sont issus. On enchaîna les récompenses : Jean-Claude Petit, presque suffisant de recevoir un prix de ses copains de la Sacem (« Trop facile »…), Jean-Michel Jarre (Grand Prix des Musiques électro… Que du neuf !), Christophe, Grand Prix de la chanson, qui nous gratifia de trois titres (On le sentirait presque étonné d’être arrivé jusque-là avec des chansons mièvres et une voix revival pour bobos nostalgiques), Françoise Boulain, Grand Prix de la réalisation (Champs-Elysées, c’est elle…). Même les jeunes avaient un goût de vieux. Benoît Dorémus, Prix Francis Lemarque, est un héritier de Renaud. Et en digne héritier, il chante Paris, mais comme on bidouille une chanson pour la balancer aux voyageurs du métro. Sans voix, sans texte, sans talent.

Florence Foresti sauva la soirée. Grand Prix de l’humour, elle nous fit une parodie de Marion Cotillard recevant son César pour La Môme. Tout y était : la voix de Cotillard, le texte de Cotillard et le talent de Foresti.

En sortant, je me suis souvenu des Grands Prix Sacem 2009 avec Higelin, Grand Prix de la Chanson, qui avait mis le feu au théâtre. Une bulle d’humanité increvable. Vivement l’année prochaine.

Impressions sur Monet

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Il faudrait rester des heures devant une œuvre de Claude Monet, attendre qu’elle vous pénètre, en silence, par le simple jeu des lumières. Patienter dès l’aube devant une toile, guettant le couchant, sans un mot.

Bien sûr, au Grand Palais, les gens parlent. Ils expliquent Claude Monet. Officiellement. On appelle cela des guides. Ou bien officieusement. Des gêneurs, dans ce cas. Tout juste faudrait-il lire Proust tandis que les visiteurs traversent les salles. Rien à commenter chez Monet. Attendre, sentir, pleurer intérieurement devant tant de beauté : les Nymphéas de Giverny, Londres crépusculaire, la cathédrale de Rouen, la gare Saint Lazare, la jeune femme à l’ombrelle de 1875. Comme autant de fenêtres sur la vie.

Je ne croyais pas que l’émotion pût avoir ce visage.

C’est jusqu’au 24 janvier, et il ne reste que peu de places.

 

Written by Renaud Meyer

novembre 24, 2010 at 2:51