Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

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« L’annonce » de Marie-Hélène Lafon

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Raconter les amours de Paul, quarante-six ans, paysan à Fridières dans le Cantal, et d’Annette, divorcée de trente-sept ans qui vit dans le Nord avec son fils Eric, dont le père a fait de la prison, ça n’est pas très « vendeur ». On a vu Annonce plus alléchante…

D’autant que le style de ce cinquième roman de Marie-Hélène Lafon, paru chez Buchet-Chastel, est léché, travaillé, buriné par les heures et le talent. Et cela dérange un peu au début.

« La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes et les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. »

Comment la brutalité de la campagne peut-elle s’accommoder des ornementations d’un tel style ?

C’est ce que l’on finit par comprendre en suivant les protagonistes de cette histoire simple et forte. Car l’auteur sait ce que c’est que la littérature. Elle a compris qu’il faut des mots rares pour ne pas tuer le quotidien de la campagne. L’authentique jaillit du détail. Et Marie-Hélène Lafon fait mouche.

On est pris par cette histoire qui nous entraîne comme elle tient ses personnages dans les mailles de sa prose ; des êtres simples, à peine doués pour la vie, mais d’une vérité inaltérable.

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Written by Renaud Meyer

janvier 2, 2010 at 8:05

Procès en sorcellerie

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swisstxt20091008_11325051_6La vindicte médiatico-populaire qui se déchaîne sur Frédéric Mitterrand est révélatrice à bien des égards des bouleversements profonds qui secouent notre société.

Sur le fond, on retrouve ce que j’avais dénoncé dans « Tabloïds », roman paru au Mercure de France en 2006. La désignation par la presse d’une victime expiatoire chargée de purger la société de toutes les mauvaises pensées qu’elle peine à s’accorder. Et voilà le bon peuple emporté par cette vengeance venue du fond des âges, renouant avec la tragédie antique, prêt à tout pour apaiser ses frustrations. J’ai suffisamment dit dans cette œuvre de fiction tout ce que je pensais de cette presse faisant ses choux gras de la misère humaine et de la place désormais accordée à l’enfant dans notre société. Le parricide et le génocide, crimes autrefois ultimes, sont remplacés par l’infanticide, faisant ainsi de la pédophilie la plus abominable des dérives intérieures.

Ce déplacement des valeurs communes a créé des amalgames auxquels nous assistons un peu partout. En Angleterre, avec la création d’une liste de dix millions de personnes amenées à s’occuper de jeunes enfants… En France, avec ce détestable amalgame entre homosexualité et pédophilie, et le postulat selon lequel un majeur ayant une relation sexuelle avec un mineur est un pédophile. Alors combien de pédophiles, qui comme moi, ont couché à 20 ans avec des jeunes filles de 17 ans ? Je me revois accueilli par des parents bourgeois qui encourageaient et louaient les relations que j’entretenais avec leurs filles mineures. Complicité donc, par personnes ascendantes ayant autorité. Et nous étions légions parmi mes congénères… Tous pédophiles ! Passons.

Sur la forme, cette succession de mises au ban, allant de Polanski à Mitterrand, n’est que la cristallisation d’un phénomène plus grave : celui de la mise à mort de notre démocratie via Internet, de l’éclatement des valeurs de la République et de la remise en cause de la place de l’intellectuel dans notre société.

Frédéric Mitterrand a fait œuvre de littérature, il a ouvert cette faille humaine qui nous guette tous, cette part sombre dont nous sommes faits et qui nous hante, celle des interdits. En parler, c’est déjà la combattre. Et c’est le devoir de l’artiste et de l’intellectuel que de la révéler. On veut, dans cette guerre souterraine, la peau de ceux qui pensent, comme dans tout bon régime totalitaire. Fi donc de la liberté d’expression, de l’égalité entre les individus et de la fraternité qui fondent nos relations. Voici la foule, que j’avais tellement crainte dans Tabloïds, de retour sur la Toile, seul juge à bord de ce nouveau vaisseau virtuel dans lequel nous sommes tous embarqués et qui voudrait nous imposer ses règles. Tous juges des événements, tous égaux, tous libres de refonder un monde à part.

Finkielkraut, invité à se prononcer sur France Inter concernant les affaires Mitterrand et Polanski, a eu cette phrase ô combien remarquable : « Avec Internet, l’art est désormais comme un outrage à l’égalité ». C’est que l’on ne sait plus ce que recouvre cette notion juridique d’égalité qui veut qu’à situation différente s’applique un régime différent. Elle qui a été le socle de notre République et du progrès social.

Ces métamorphoses ont précipité l’éclatement des valeurs mais aussi celui du paysage politique. La gauche est morte depuis de nombreux mois. Et les soubresauts staliniens des quelques survivants sont trop nauséabonds pour que l’on s’y attarde. Voilà le retour des chantres de la morale rouge, jusque dans la presse, avec l’ahurissante parade de Laurent Joffrin, patron de Libération, trahissant son amitié avec Julien Dray au nom de la vérité journalistique : « Ne pas confondre l’ami et le journaliste, Julien. » Camarade, fais ton autocritique…

Le siècle des Lumières s’éteint à petit feu, la Renaissance est déjà loin, et nous voici de retour au temps des territoires, des seigneuries, de l’art primitif et de la vulgarité.

Hugo for ever

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kq8ouev7Ecrivains, lecteurs, éditeurs, journalistes, libraires, bibliothécaires, tous sont des passeurs, et c’est ce qui lie ces êtres dissemblables, cet amour du livre, qu’il faut partager dans une admiration impérative.

Ainsi, peu importe que « Olympio ou la vie de Victor Hugo » ait paru en 1954 et que son auteur, André Maurois, ne soit plus à la mode, puisque que c’est un ami précieux qui me l’a offert, que la somme en est admirable, et que de passeurs il est ici question ; j’exécute cet office à mon tour.

Le portrait de ce monstre de littérature est un chef-d’œuvre du genre. Car c’est en romancier que Maurois nous guide, nous fait aimer le maître, comprendre ce qui le hante, toucher du doigt son œuvre. On suit l’amant infatigable, le mari aimant, le poète épris d’absolu et dont le talent est au service de l’ambition. Et puis c’est la mort de Léopoldine, la folie d’Adèle, la mort de Charles. Trois enfants. Et Hugo, toujours debout, que la littérature et la politique animent malgré le malheur.

On ne compte plus, au fil de cette vie qui nous saisit, les moments jubilatoires. Les dessous de la Comédie-Française accueillant Hernani, ces servantes qui dorment dans la chambre attenante pour les plaisirs du maître, l’amitié avec Sainte-Beuve dont s’est éprise la femme d’Hugo, la centaine d’ouvrages que lit le poète pour composer Cromwell.

On ne lâche pas ces 500 pages, on s’y engouffre, et puis vient un sentiment irrépressible, partager son plaisir. C’est chose faite.

« Olympio ou la vie de Victor Hugo », Hachette Littérature, 1985.

Ecrire

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les-lieux-de-marguerite-duras_referenceVoilà la grande question de la littérature.

Je me suis longtemps posé le comment.

Construire le roman, avec classicisme ou renouveau, d’un seul trait ou comme un patchwork, à tous les temps, ailleurs et ici, raconté par moi, par la femme, l’homme, l’enfant, irréel, historique, long, court.

Et puis le théâtre, à deux ou à dix, hier chez les autres ou bien aujourd’hui chez moi, avec des tirades ou des répliques courtes, dans le silence ou la logorrhée, et puis les acteurs, en tête pendant l’écriture ou bien oubliés.

Comment écrire la radio, aussi. Et le scénario. Penser en images. Penser en voix. Penser au temps. Aux modes.

Longtemps hanté par la forme, et cette phrase de Valéry en incipit de mon blog.

Il y a des ouvrages magnifiques sur le comment. « Lettres à un jeune romancier » de Vargas Llosa, chez Gallimard. Véritable boîte à outils intelligente du romancier.

Il y a l’essai de Kundera, « Le rideau », toujours chez Gallimard, pour comprendre ce qu’est un vrai romancier.

Et puis cet article paru dans le Monde des Livres du 25 mai 2007, signé Hédi Kaddour : « Romancier, un métier de pointe ». Qu’on en juge : « Le roman a horreur de l’éditorial, cette plaie de la prose… Un vrai romancier, ça ferme sa gueule, pour que quelque chose puisse enfin parler : le montage… Le roman est un lancer. Et, pour tendre la trajectoire, il y faut l’invention d’une langue. Le simulacre d’une langue, paroles sur des feuilles. Ne pas écrire comme on parle, ne pas parler comme un livre, aller de l’avant. »

J’ai longtemps médité ces phrases qui parlaient de ma solitude.

Et puis, il y a quelques jours, j’ai découvert « Ecrire », de Marguerite Duras, paru en 1993 chez Gallimard, tandis que je lisais « l’Amant » pour la première fois. Je me suis senti fils, de Duras et de sa solitude, immédiatement, irrémédiablement.

La question du comment n’existe pas en écriture.

Me serais-je égaré, depuis sept ans que l’écriture m’a capturé ?

Duras nous livre l’écriture dans la chair. Je ne résiste pas : « Je crois que c’est ça que je reproche aux livres, en général, c’est qu’ils ne sont pas libres. On le voit à travers l’écriture : ils sont fabriqués, ils sont organisés, réglementés, conformes on dirait. Une fonction de révision que l’écrivain a très souvent envers lui-même. L’écrivain, alors il devient son propre flic. J’entends pas là la recherche de la bonne forme, c’est-à-dire de la forme la plus courante, la plus claire, la plus inoffensive. Il y a encore des générations mortes qui font des livres pudibonds. Même des jeunes : des livres charmants, sans prolongement aucun, sans nuit. Sans silence. Autrement dit : sans véritable auteur. Des livres de jour, de passe-temps, de voyage. »

Avancer dans l’inconnu de cette nuit de l’écrire, il faudra s’y résoudre, désormais.