Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

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Le vin, le ténor et Alagna

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Il est des soirs où l’on traîne nonchalamment sur les chaînes du service public à la recherche d’un temps perdu. D’une douce époque où les débats nourrissaient ceux qui les écoutaient, où le cinéma était en technicolor et où les ténors savaient chanter. On a beau zapper sur tous les canaux, le désert avance à pas de géant, nous poursuivant de ses aridités.

Il faut se contenter d’experts à Miami, d’habitants du vieux port plus très hauts en couleur et de joutes verbales sur la burqa entre Zemmour et Camélia Jordana. Alors quand on tombe subitement sur Roberto Alagna, on se dit que la chance est peut-être de notre côté. Surtout si le hasard a posé sur notre table un Nero d’Avola qui dépose dans notre gorge les largesses de la Sicile.

Hélas, hier soir, le vin n’a pas suffi à sauver Alagna.

Etait-ce là le retour de la fable immuable du « ténor qui voulait se faire plus gros qu’une pop star » ? (le ténor, ayant chanté tout l’été dans les arènes de Nîmes en se prenant pour un chanteur des rues de Naples, finit par exploser sous les yeux des spectateurs médusés).

Voilà Alagna désormais affublé de l’incontournable Yvan Cassar au piano, à la flûte, à la harpe, au cor de chasse…., de danseurs aux portés langoureux et d’un micro sur pied qu’il prend, quitte et reprend tel un crooneur qui oublie que tout le monde voit son micro portatif…

Cette quincaillerie de bazar ne masquait pas la misère artistique.

Alagna a gagné son pari. Le voilà totalement populaire, fondu dans la masse des chanteurs de pizzerias à la voix morte, dépouillée de toute musicalité, et au regard creux. Adieu ténor !

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Written by Renaud Meyer

mai 25, 2010 at 12:56

Les contes d’Hoffmann

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Plus que quelques jours pour aller voir cette reprise grandiose des « Contes d’Hoffmann » d’Offenbach à l’Opéra Bastille. Pas besoin d’être au parterre pour apprécier la magie qui opère grâce à la maîtrise scénique de Robert Carsen. Le metteur en scène canadien, habitué des opéras du monde entier, nous offre une plongée dans l’univers du théâtre dont on ressort bluffé. Au fil des trois actes, le spectateur est ainsi successivement en coulisses, dans la fosse d’orchestre et sur scène.

Il faut bien sûr des moyens gigantesques pour se payer le luxe de reconstruire sur un plateau toute une salle de fauteuils de velours rouge, où s’animent un chœur de cinquante chanteurs, jouant avec nous comme devant un miroir. Ce seul plaisir pourrait suffire. Il y a pourtant quelques voix remarquables (Hoffmann et Olympia) et la compréhension d’Offenbach, son humour et sa joie. Quel délice que l’air d’Olympia, poupée récalcitrante et nymphomane, télécommandée par son inventeur fou.

Seul opéra sérieux de l’auteur de « La vie parisienne », cette œuvre inachevée l’a consacré comme l’un des grands compositeurs de son temps. Et son univers fantastique n’a pas pris une ride.

Written by Renaud Meyer

mai 21, 2010 at 6:29

Jaroussky, le magnifique

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J’allais, il y a quelques années de cela, prendre mon cours de chant chez Nicole Fallien, qui après m’avoir offert de son temps et de son savoir lorsque j’arpentais la scène et les couloirs de la Comédie-Française, continuait de m’accueillir chez elle afin de poursuivre le travail entrepris. J’étais alors en avance et elle me demanda de patienter dans son minuscule couloir, tandis que l’élève qui me précédait terminait son ouvrage. Je me souviens, après plusieurs années, de mon ravissement, assis sur ma chaise dans l’entrée. La voix d’un ange, limpide et musicale. Je n’avais plus vraiment envie de chanter après lui, juste rester là, à écouter cette voix d’enfant, émouvante et magnifique. Le jeune homme, qui devait avoir un peu plus de vingt ans, m’a salué, puis il est parti. C’était Philippe Jaroussky. « Il va faire une carrière très brillante », m’a dit Nicole. Ses espoirs et son flair étaient grands, mais je ne sais pas si elle se doutait réellement que la transmission de son savoir allait faire de son jeune prodige, la star du classique qu’il est aujourd’hui à trente ans.

En assistant au concert de Jaroussky mercredi 16 septembre au Théâtre des Champs-Elysées, j’ai été émerveillé une nouvelle fois par la voix que j’avais entendue quelques années auparavant, contre-ténor adulé par la salle tout entière. Deux heures à chanter Jean-Chrétien Bach avec de l’or dans la voix, entouré par le cercle de l’harmonie sous la direction du jeune chef Jérémie Rhorer. Premier violon remarquable, vivacité du jeu, l’oreille était comblée.

J’ai reconnu l’art de mon professeur d’alors, faisant des merveilles avec le talent extraordinaire de Jaroussky : voix naturelle, musicalité sans failles, jamais désincarné, jamais forcé. C’était prodigieux.

Le hasard m’a fait justement rencontrer Nicole, ce mercredi, dans les couloirs du théâtre des Champs-Elysées. Quelle joie de se revoir. Je lui ai confié mon admiration pour l’art du jeune chanteur qui est son élève depuis maintenant douze ans. « On a bossé tous les jours, trois heures par jour, chaque note, jusqu’à atteindre la perfection », m’a-t-elle confié. J’ai compris que les anges ne volaient par hasard.

Il faut l’écouter dans cet aria de Vivaldi qui provoque les larmes. Un jeune prodige qui obtient la victoire de l’artiste lyrique de l’année devant Roberto Alagna. Jaroussky accompagné ce soir-là justement par sa professeur de chant…

www.youtube.com/watch?v=9zQX2XqAE8c&hl=fr

Rêver, peut-être

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image_img_e1visuel5Les comédiens sont tout le temps en vacances et jamais en vacances. A peine ont-ils rangé les décors des festivals d’été que les voilà déjà prêts à entamer la rentée. Les vacances de l’intermittence. Et les colonnes Morris de se couvrir d’affiches. Listes des pièces de la saison pour le théâtre public, visages énormes des vedettes, jeunes ou vieilles, pour le privé. Choisir dans cette forêt touffue est un exercice complexe. Et j’avoue ne pas être guidé par une envie irrépressible de me ruer dans un théâtre en ce début de saison.

Nul besoin d’assister aux « Diablogues » avec Muriel Robin et Annie Grégorio, si grandes soient-elles, dans une mise en scène de Jean-Michel Ribes. J’entends déjà les répliques, je sais comment Muriel Robin les dira, ses appuis, ses mimiques, ses façons. C’est tellement pour elle, tellement attendu, tellement entendu. Dubillard joué au Rond-Point la saison dernière, avec deux stars masculines. Ça sonne comme du déjà-vu, de l’idée pour remplir une salle. Que dire d’ailleurs de cette « Grasse matinée » d’Obaldia aux Mathurins, sans le moindre intérêt si ce n’est de mettre en scène Cyrielle Clair. Et la « Cage aux folles » avec Clavier et Bourdon ? Le théâtre privé opère un revival 70’s tout à fait affligeant.

Quant au théâtre public, que propose-t-il ? Le théâtre de la Colline, repris cette année par le jeune et talentueux Braunschweig, s’embourbe dans une guerre de tranchées contre la fraîcheur et le grand public, déjà lancée par Alain Françon. La programmation est à peine croyable. Les auteurs à l’affiche ? Gerhart Hauptmann, Frank Wedekind, Daniel Keene, Tankred Dorst, Dea Loher, Marius von Mayenburg, Ibsen, et… Koltès. Quelle promotion des auteurs français contemporains… Quant à l’un des deux artistes invités, Michael Thalheimer, metteur en scène allemand, qu’on en juge par la brochure qui le présente : « Tous ses spectacles font le pari d’une esthétique radicale, impitoyable. Ce qu’il nous donne à voir est un monde sans illusions, où l’utopie n’a guère droit de cité et où les rapports de force et de pouvoir prédominent ». ça donne envie !

Je rêve parfois de théâtre, je veux dire d’un spectacle dont la simple évocation me pousserait à tout abandonner pour y courir. L’opéra offre cela parfois. Un chef immense, une production qui fait rêver.

Je l’avoue, le théâtre a du mal désormais à provoquer cela chez moi. J’y suis allé beaucoup, depuis que je suis capable de me tenir debout, j’y ai joué pas mal, un peu partout, et je ne crois pas qu’il soit mort ; il est là, attendant de se réveiller.

Il manque au théâtre l’alchimie de deux ou trois personnalités capables de grandes ambitions pour le public et de beaucoup d’audace pour eux-mêmes. Il y a ici et là des tentatives qui ne sont pas rien. « Le partage de Midi » à Marigny, reprise d’une création de la Comédie-Française dans un théâtre privé avec une valeur montante du cinéma, Marina Hands. Belle incursion. Comme le reprise de « La douleur » de Duras à l’Atelier, avec Dominique Blanc dans une mise en scène de Patrice Chéreau. Juliette Binoche à Marigny. Des tentatives de Jean-Michel Ribes au Rond-Point avec des auteurs contemporains. Quelques idées au théâtre Montparnasse, à la Comédie des Champs-Elysées, au théâtre Antoine, suivant les saisons. Mais une idée colossale déplaçant les foules…

J’ai été frappé par un documentaire consacré à Gérard Philipe, star mondiale du cinéma des années 50, rejoignant Vilar pour faire du théâtre ; son nom suit l’ordre alphabétique au même titre que ses camarades, tout comme son salaire !

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Voilà l’événement que nous attendons tous. Un acteur que le cinéma s’arrache quittant ses plateaux de tournage pour incarner le grand personnage d’une pièce contemporaine, sur une scène du théâtre public, là où on ne l’attend pas. S’il y a un revival à opérer, c’est bien celui-là.

La Comédie-Française pourrait créer cela. Inviter une actrice ou un acteur français immenses, dans son théâtre, pour une création, comme jadis le fit Raimu. C’est là une grande idée qui honorerait le théâtre. Vincent Cassel, Mathieu Amalric, Marion Cotillard.

Rêver, peut-être. Le reste n’est que poussière.

Voir Aix et mourir

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une-lueur-dans-le-crepuscule,M24063En ce début d’été, la chaleur prend les corps sans ménagement, les fige, les trempe, les plaque au sol. Comment supporter une soirée de gala, encravaté, souriant, débordant de bonheur estival sans mourir sous le harnais de la représentation ? C’est que la musique du festival d’Aix transforme nos molécules.

« Le crépuscule des dieux » nous fait oublier qui nous sommes. Wagner préfigure le cinémascope. L’action court à la vitesse d’un cheval au galop. La baguette de Sir Simon Rattle est sans failles. Stéphane Braunschweig offre un écrin grandiose à ce drame mythologique. Les voix de Ben Heppner et Katarina Dalayman sont somptueuses. Puissantes, souples, terriblement humaines. Nul besoin d’aimer l’opéra. On est pris par le flot de ces cinq heures qui nous laissent sur le sable, ivres de spectacle et morts du plaisir d’être à peine conscients de ce que l’on vient de vivre.

Aix et son grand théâtre ne sont pas à deux pas. Alors rendez-vous ce lundi 6 juillet à 17 h 30 sur Radio classique pour la retransmission du spectacle dans son intégralité et pour ceux que l’image tenterait, l’acte III sera visible jeudi 09 Juillet à 21h50 sur France 3.

Aix était aussi à mourir de rire tant le grotesque se mêlait au désastre de cet Idoménée, mis en abîme par Olivier Py, pourtant si novateur, créatif, aventureux. Et le ministre en charge de la culture d’assister au naufrage. Allait-il retirer à l’architecte de cette embarcation pourrie les clés de l’Odéon pour les troquer contre celles de quelque cabaret ?

Fallait-il faire de cet opéra de jeunesse une ode à Cocteau sur le parvis glacial de la Défense ? Hommes aux complets noirs, barres métalliques, néons aveuglants, voix sans âme, désaccordées, minuscules. Py s’est voulu plus fort que Mozart jusque dans ce final affligeant où s’y déhanche un travesti et qui jaillit comme une boursouflure.

imagesLe rire d’Amadeus s’élevait dans les hauteurs du théâtre de l’Archevêché quand le rideau s’est baissé sur le sourire gêné du metteur en scène hué par le public. L’auteur s’est vengé avec délectation du démembrement de son œuvre. C’était à mourir.