Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

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Vargas Llosa, maître à penser

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Voilà Mario Vargas Llosa Prix Nobel de Littérature contre toute attente, la sienne et celle des autres, qu’ils soient bookmakers ou bien admirateurs du maître. C’est le Pérou pour cet écrivain sud-américain qui s’inscrit désormais dans la lignée des Garcia Marquez.

Les curieux vont se ruer sur l’œuvre d’une figure taillée dans le marbre de la littérature et dévorer ses romans, à commencer par son « Tante Julia et le scribouillard ».

Ils feraient bien pourtant de se procurer sans attendre ses « Lettres à un jeune romancier » (Arcades Gallimard), où le maître nous révèle les secrets de l’art du roman, comme Rilke le fit naguère avec la poésie. Somptueuse plongée dans cette usine à imaginaire que l’on croit inviolable, mais dont Vargas Llosa nous offre une visite guidée aussi originale qu’intelligente.

On découvre, dans la boîte à outils du romancier, les instruments qui lui permettent de glisser le lecteur dans sa poche. Le style, l’espace, le temps, le pouvoir de persuasion, les mutations et les sauts qualitatifs apparaissent comme les moyens nécessaires pour que l’histoire devienne une réalité fictionnelle.

Il faut lire et relire ce petit livre. Car ce que réussit divinement Vargas Llosa, c’est donner au lecteur l’envie de devenir un petit horloger de la littérature, comme Flaubert et Cervantès avant lui.

 

Ce que je sais de Véronique Ovaldé

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Ce que je sais de Véronique Ovaldé se résume en peu de mots…

Je sais qu’elle est née en 1972, je sais que c’est une petite brune aux cheveux courts et au sourire intelligent, je sais qu’elle est maman, je sais qu’elle habite dans le dix-huitième arrondissement de Paris, je sais qu’elle aime lire ses textes à voix haute pour en goûter le suc, je sais qu’elle a écrit six romans au seuil, puis chez Actes Sud et à l’Olivier, je sais qu’elle est éditrice chez Albin-Michel, je sais qu’elle est partie d’un nom de lieu (Vatapuna) et d’un nom de personnage (Vera Candida) pour commencer son dernier roman, je sais aussi qu’elle a reçu plusieurs prix littéraires dont le prix Télérama, le prix France Télévision et le Renaudot des Lycéens. Je sais enfin depuis aujourd’hui qu’elle a reçu le Grand Prix des lectrices de Elle. Vous n’en saurez pas plus. Parce moi-même, je suis à court d’infos sur le personnage, que j’ai pourtant rencontré et trouvé sympathique.

Véronique Ovaldé, dont je sais peu de choses, en sait par contre pas mal sur Vera Candida, dont elle savait peu au départ, si ce n’était son nom et le lieu où sa mère et sa grand-mère avaient vécu, Vatapuna. Et ce que son esprit d’écrivaine en éveil lui a révélé donne un roman captivant.

Ce conte foisonnant nous plonge dans une Amérique du Sud imaginaire où les femmes sont autant les reines que les esclaves d’un royaume tropical sans espoir. Ainsi suit-on l’histoire de Vera Candida et de sa fille, comme le prolongement du destin de Violette, sa mère, et de Rose, sa grand-mère. Des femmes pêcheuses de poissons volants, prostituées, violées, abusées qui se battent et se débattent avec l’amour et la vie, la mort et les souvenirs qui tiennent dans une malle. On pense certainement à Cent ans de solitude, l’un des plus beaux romans jamais écrits, on est pris dès le premier chapitre, on s’ennuie parfois un peu, comme dans toute bonne histoire, et puis la fin nous emporte, sans très bien savoir ce que l’on sait au juste de Vera Candida, certainement comme Ovaldé avant nous.

A quel Toussaint se vouer ?

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Difficile de connaître la vérité sur Toussaint. Pas facile de répondre, de se décider, à l’aimer parce que sa prose est franchement exaltante ou le détester parce que ses histoires sont définitivement sans intérêt.

J’avais abandonné, il y a quelques années, cette « Salle de bain » grâce à laquelle il était entré dans le cénacle des auteurs qui comptent, mais où je m’étais senti furieusement à l’étroit après quarante pages, tellement que j’avais fui avant la fin, pourtant proche, de ce court récit de cent vingt pages.

C’est donc un peu à reculons que je suis entré dans cette « vérité sur Marie », paru chez Minuit, sur les conseils d’une Marie, qui n’est pas ma femme, qui elle aussi s’appelle Marie. Et le hasard (?) veut qu’il y ait deux Marie dans cette histoire…

Toussaint pose implicitement une question essentielle relative au roman, à son art : L’histoire est-elle le nerf de la guerre ou bien un prétexte à déployer un style capable de saisir le lecteur ? Pas de réponse à cela, bien sûr. Car du style, il y en a chez Toussaint, simple et flamboyant, mais trop souvent pour nous égarer, faire de l’auteur un démiurge qui nous promène à sa guise, tandis que les chemins qu’il propose, et nous séduisent d’emblée (le début du roman), il les abandonne à la vitesse de l’éclair, pour nous perdre, trop longtemps, le temps d’un roman, dont la fin pourtant nous emballe.

« L’annonce » de Marie-Hélène Lafon

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Raconter les amours de Paul, quarante-six ans, paysan à Fridières dans le Cantal, et d’Annette, divorcée de trente-sept ans qui vit dans le Nord avec son fils Eric, dont le père a fait de la prison, ça n’est pas très « vendeur ». On a vu Annonce plus alléchante…

D’autant que le style de ce cinquième roman de Marie-Hélène Lafon, paru chez Buchet-Chastel, est léché, travaillé, buriné par les heures et le talent. Et cela dérange un peu au début.

« La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes et les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. »

Comment la brutalité de la campagne peut-elle s’accommoder des ornementations d’un tel style ?

C’est ce que l’on finit par comprendre en suivant les protagonistes de cette histoire simple et forte. Car l’auteur sait ce que c’est que la littérature. Elle a compris qu’il faut des mots rares pour ne pas tuer le quotidien de la campagne. L’authentique jaillit du détail. Et Marie-Hélène Lafon fait mouche.

On est pris par cette histoire qui nous entraîne comme elle tient ses personnages dans les mailles de sa prose ; des êtres simples, à peine doués pour la vie, mais d’une vérité inaltérable.

Written by Renaud Meyer

janvier 2, 2010 at 8:05

Tuer les bonnes idées

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1234016519_cinemanBientôt sortira dans les salles le nouveau film de Yann Moix, « Cinéman », l’histoire d’un prof transporté malgré lui dans l’univers du cinéma et qui passe de films en films à la recherche de la femme idéale. L’idée est des plus séduisantes.

Mais que faire des bonnes idées ?

Le premier spectacle que j’ai conçu, co-écrit et mis en scène, voilà maintenant quinze ans, s’intitulait : « Le rêve était presque parfait ». Il s’agissait des péripéties d’un homme qui s’assoupit dans une salle de cinéma et plonge dans l’écran à la recherche de la femme de ses rêves, bravant les obstacles sous les apparences de James Bond, Chaplin, Bogart, Ben-Hur et bien d’autres. Le défi théâtral était amusant, même si l’idée n’était pas neuve. Buster Keaton avait déjà, en 1920, construit un film semblable.

Moix est habitué aux bonnes idées et à leur meurtre. Son roman Podium était l’exemple même d’une imagination fertile gâchée par un esprit potache et désinvolte. Pas de style, pas de sincérité. L’ébauche d’un bouquin génial qui devait faire date. Et la déception était à la hauteur de l’attente. Mieux vaut faire un grand roman avec une idée stupide.

Et il suffit de parcourir la bande-annonce de « Cinéman » pour être envahi par le même sentiment. Quel gâchis annoncé. Bien sûr, il va remplir les salles. Mais quel déballage de gages potaches et de répliques arrachées à l’air du temps. Pas de sincérité dans le regard de Franck Dubosc, pas de sincérité dans la caméra de Moix. Comme disait Jouvet : « il y a des textes et des prétextes ». Ce faire-part de décès m’attriste.

Written by Renaud Meyer

octobre 16, 2009 at 10:13

Mesguich sur le chemin du roman

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94581_1Comédien aussi étrange que fascinant, metteur en scène follement original talonné par un pur classicisme, Daniel Mesguich a marqué la scène du théâtre français de son empreinte et de sa voix. Le voilà désormais romancier avec « L’effacée ».

Pour ceux qui ont suivi sa route depuis trente ans, Mesguich, c’est Racine et Shakespeare, c’est un miroir, des colonnes de livres et des personnages dédoublés, c’est un sérieux, un visage concerné, habité, une conscience aigue de ce que doit être le théâtre, la façon de le dire, les multiples intentions qui se cachent sous un alexandrin. Voilà pour les apparences.

Il suffit cependant de s’arrêter un peu en chemin avec le maître pour saisir qu’il y a derrière ce miroir qui lui est cher un monde qu’il ne dévoile, celui de l’humour et de la douceur, de l’enfance, de la perte, du théâtre intérieur.

Ce premier roman paru chez Plon est l’occasion d’opérer une traversée du miroir en sa compagnie. Il y a bien sûr tous les reflets qu’il offre depuis que le théâtre s’est emparé de lui : l’obsession d’Hamlet, les culbutes de la fiction et du théâtre, le livre et ses rapports à la réalité. Mais c’est surtout au Mesguich pudique et torturé, humain et touchant, que l’on a affaire. La phrase est complexe et poétique, souvent belle, la grandeur y est plus évanescente que l’on ne pense. Et puis il y a Marseille comme un retour vers l’enfance, le théâtre en devenir. Et si tout cela n’avait été qu’un rêve ?

Rares sont les œuvres de fiction qui permettent au lecteur de se dire : « voilà, j’ai passé quelques heures avec l’auteur, dans ce qu’il y a de plus profond en lui ». C’est chose faite.

Written by Renaud Meyer

octobre 6, 2009 at 9:52

La rentrée des écrivains

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754_3300Les écrivains sont finalement des élèves bien sages, dressés à l’ancienne par des éditeurs soucieux du rythme des saisons et de la rigueur inculquée par les anciens. Septembre doit demeurer septembre, un éditeur doit y présenter ses meilleurs poulains et un écrivain qui se respecte ne doit pas se tourner les pouces lorsque sonne la cloche. D’ailleurs, à cet instant précis, le bon élève doit avoir déjà remis sa copie au professeur.

En cette rentrée, on retrouve étrangement les mêmes têtes, les mêmes titres, comme ailleurs les gommes ont une odeur retrouvée et les récrés résonnent des mêmes cris. Ça rassure tout le monde. Le lecteur, l’éditeur, le libraire. On sait qui mettre en pile, qui acheter, qui élire meilleur élève début novembre pour le tableau d’excellence.

Et dans la cour, car l’écrivain qui veut réussir se doit de fréquenter davantage la cour que la classe, on distingue cet étrange phénomène de bandes et d’âmes errantes portant leur solitude comme une marque de leur originalité.

Bandes d’ambianceurs qui se serrent les coudes et brandissent avec négligence leurs devoirs de vacances comme un passe-temps qui les dépasse. Ils y parlent de l’époque, de la nuit, de la drogue et des femmes. Tous copains de virées, jeunes, riches, intelligents et désœuvrés. Frédéric Beigbeder, Simon Liberati, comme en d’autres saisons Floriant Zeller.

Sous d’autres platanes, on croise les transfuges qui gagneront la première place en changeant discrètement d’éditeur. Cette année ce sera Marie NDiaye qui quitte Minuit pour Gallimard.

Plus loin, ces élèves doués dont la rigueur métronomique nous gratifie d’un roman de cent pages en septembre de chaque année. Première des ventes encore une fois, Amélie et son « Voyage d’hiver », son meilleur roman depuis cinq ans, dit-on un peu partout dans la cour. C’est qu’ils ont, ces écrivains de la cour des grands, un étrange don d’ubiquité qui leur permet de faire parler d’eux, ici et ailleurs en même temps, sur France 2, France 5 et Canal Plus dans la même soirée.

Quant aux petits qui se sont frayé une place dans cette cour-là, on les remarque tout de suite. Véronique Ovaldé qui réussit cette année à se mettre au premier rang sans avoir à pousser des coudes. Jean-Michel Guenassia, premier roman, dont le « club des incorrigibles optimistes » a déjà fait le tour de l’école parce qu’il ne parle ni de drogue chez les riches, ni de guerre en Irak, ni de suicides dans le Nord de la France par temps pluvieux.

Il y a bien sûr tous les autres – près de six cents -, studieux, ombres qui passent, un stylo à la main et l’espoir au fond du cœur.

C’est finalement curieux cette façon toute française de faire de la littérature, avec ses devoirs et ses bons élèves toujours prêts à parader en une cour automnale, galvanisés par la note, le hochet, le paraître.

Septembre demeure septembre, avec ses habitudes recouvrées, ses étés indiens et ses entêtements sans importance.