Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

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Qu’est-ce que le théâtre ?

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Reprise des cours à la Fac de Censier. Apprendre à écrire pour le théâtre à des étudiants tout juste sortis du lycée. Vaste question de micro précision. Comment confectionner ce mécanisme d’horlogerie qui donnera un spectacle ? Certains vont au théâtre, en ont fait, très peu ont déjà écrit. Et puis, il y a cette écriture d’aujourd’hui ; mauvais téléfilms, mauvaises pièces, sitcoms en séries qui leur font croire que l’ordinaire des mots suffit à l’art.

Alors la première question, dont les autres découlent, s’impose : Qu’est-ce que le théâtre ? Bel exposé de deux étudiantes qui ont eu l’idée d’interroger des passants sur la question en ne filmant que leurs pieds. Le théâtre représentation du monde. Le théâtre thérapie. Le théâtre engagé. Un lieu, un auteur, des acteurs, des spectateurs. Des situations qui révèlent les sentiments des personnages de la pièce. Et puis ? Prendre conscience qu’une scène s’articule autour d’une situation dramatique. C’est quoi la situation dramatique ? Des personnes qui ont des conceptions opposées du monde. Tout le théâtre n’est que cela.

Je donne l’axe principal de l’écriture théâtrale : créer une unité d’impression pour le spectateur, premier secret de l’art dramatique. Ciseler une chaîne d’impressions attachées les unes aux autres qui ne suit pas la réalité, mais produit dans l’esprit du spectateur le sentiment de ne jamais perdre l’histoire. Concevoir une action conduite par un personnage central au caractère immuable et vers lequel se tournent tous les regards. Tout Shakespeare est là.

Il faudrait avoir tout cela en tête, quand on écrit pour le théâtre. Et puis s’en défaire. Y penser, encore et encore dans un long chemin d’écriture.

L’enseignement est un très beau miroir.

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Written by Renaud Meyer

octobre 18, 2010 at 6:29

Que penser du théâtre de Wajdi Mouawad ?

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Quand on n’a entendu que du bien d’un livre, d’un spectacle, d’un film, le cœur est à l’attente et l’esprit aux aguets. On tremble à l’idée de trop aimer, ou pas assez, on ne sait comment être, regarder, respirer. A se demander si l’on est totalement soi.

Ainsi j’étais, devant « Forêts » de Wajdi Mouawad vendredi dernier au théâtre de Chaillot.

J’ai détesté, puis aimé, puis détesté à nouveau, avant d’être emporté. La faiblesse de Mouawad, c’est le texte. Pas vraiment à la hauteur de la tragédie qu’il ambitionne. Les acteurs sont braillards, pas toujours justes, pas toujours compréhensibles, un peu ordinaires pour porter ce tragique. Et puis cette débauche de sang et de viols, d’incestes et de morts, qui sature l’œil sans aiguiser l’esprit.

La force de Mouawad metteur en scène se situe pourtant là, dans cette capacité à offrir des images fortes, des scènes qu’il remplit par tous les sens, usant de la musique comme dans un film, présente comme un partenaire invisible.

Il faudrait inviter Mouawad à monter Shakespeare. Il y ferait certainement merveille.

Written by Renaud Meyer

septembre 21, 2010 at 6:55

Théâtre à l’anglaise

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N’y aurait-il de philosophie qu’allemande, de roman que français, de chant qu’italien et de théâtre qu’anglais ? Ce que l’on peut affirmer au-delà de ce lieu commun pas si stupide, c’est que Shakespeare est certainement le seul auteur de théâtre à avoir concilié l’infiniment grand et l’infiniment petit et tiré tout le jus de ce qu’est le théâtre. A voir les spectacles montés par les metteurs en scène anglais ces derniers temps, on se dit que le grand Will leur a certainement légué quelque chose de ce nectar.

Si vous l’avez manquée au théâtre Marigny cette année, « La tempête » montée par Sam Mendes vient de reprendre au théâtre Old Vic de Londres. Il y a bien sûr deux heures d’Eurostar, mais l’aventure vaut la peine. Pure merveille d’intelligence et de beauté, où évoluent des acteurs habités par une langue des plus sublimes. Mendes a tout compris au théâtre et en particulier à cette pièce maîtresse. Un rond central couvert de sable figure l’île de Prospero, et puis au lointain, une étendue d’eau sur laquelle sont posées des chaises qui accueillent les naufragés. Pas d’esbroufe, rien que du théâtre, qui rappelle Brook, et s’inscrit dans l’histoire de cette vénérable maison où trônent les portraits de Laurence Olivier et Richard Burton, acteurs shakespeariens du siècle passé.

Quand ils ne sont pas en jeu, les acteurs se posent dans le lointain. Mécanique très anglo-saxonne que l’on retrouve dans le « Donneur de bain » toujours à l’affiche du Marigny jusqu’au 17 juillet. On passera sur un texte qui s’étire sur deux heures. Une bonne idée dans laquelle souffle l’auteur tant et si bien qu’elle éclate assez vite nous laissant un léger goût de pas grand-chose. Il ne faut cependant pas s’arrêter à ce pécher d’orgueil et tenter là aussi l’aventure (le voyage est plus court…) pour la mise en scène d’abord, bluffante, inventive, plus forte que le texte, faisant de cette histoire simple une ronde infernale et entêtante. Dan Jemmett sait y faire et donner l’énergie nécessaire aux acteurs qui le suivent. Barbara Schulz est une bombe de talent et d’énergie, Bruno Wolkowitch étonnant de composition, Charles Berling n’est pas au mieux, mais il ne gâche pas notre plaisir.

Il faut s’inspirer de ce théâtre-là, de ce savoir-faire, où domine l’intelligence de l’illusion.

Shakespeare in France

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Il y avait dans la salle du théâtre Marigny Sophie Marceau accompagnée de Christophe Lambert, tous deux très en vogue, très amoureux, très anglophones par la carrière et l’intérêt porté à ce qui se fait outre-manche. Derrière eux, un Jean-Michel Ribes affable et jovial comme à son habitude. Et puis d’autres encore, connus ou inconnus, venus applaudir la troupe du très londonien Old Vic, dirigée par Kevin Spacey. Aux manettes, un Sam Mendes, star tout aussi internationale des planches et des salles obscures. L’attente était donc à la hauteur des protagonistes. Shakespeare in France, en anglais, par une troupe mi-britannique mi-américaine, sous la baguette de Mendes.

Le résultat est assurément marquant. « As you like it », comédie qui précède Hamlet, fait penser à « Peines d’amour perdues ». Chassés-croisés amoureux, travestissements, situations fortes et drôles. Mendes place ses acteurs dans un univers à la fois réel et féerique, où la neutralité des costumes laisse toute sa place au jeu et à la beauté du texte. Il y a quelque chose de nostalgique, dans cette vision de Shakespeare par Mendes, qui nous renvoie à Tchekhov. La comédie de la vie et de l’amour comme un chant qui s’élève d’une clairière pour mourir dans la nuit.

Les comédiens de la troupe sont remarquables d’engagement subtil, Jullet Rylance en tête qui joue Rosalinde. Ils jonglent avec cette langue qui est la leur. Mendes les faits danser, chanter à merveille et jouer avec une délectation séduisante.

Trop tard pour ce « Comme il vous plaira », mais les curieux pourront applaudir une très certainement magnifique « Tempest » du 20 au 25 avril, toujours au Marigny, avec la même troupe.

La leçon de cette visite du théâtre anglais à Paris donne à réfléchir. Aucun théâtre privé parisien n’ose monter des spectacles d’une telle ambition. Vingt acteurs, deux musiciens, une scénographie splendide, pas de vedette, et un texte difficile mais accessible. Le Old Vic réussit le tour de force de réunir sur scène ce que le théâtre public et le théâtre privé français s’envient et se jalousent : remplir des salles avec un spectacle populaire où tout repose sur l’art ; celui des acteurs, de l’auteur, du metteur en scène et de son équipe.

Seul bémol, les places sont chères, trop chères, alors qu’elles sont meilleur marché à Londres pour les mêmes spectacles… Qui en croque au passage ?

Written by Renaud Meyer

avril 17, 2010 at 6:37

Mesguich sur le chemin du roman

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94581_1Comédien aussi étrange que fascinant, metteur en scène follement original talonné par un pur classicisme, Daniel Mesguich a marqué la scène du théâtre français de son empreinte et de sa voix. Le voilà désormais romancier avec « L’effacée ».

Pour ceux qui ont suivi sa route depuis trente ans, Mesguich, c’est Racine et Shakespeare, c’est un miroir, des colonnes de livres et des personnages dédoublés, c’est un sérieux, un visage concerné, habité, une conscience aigue de ce que doit être le théâtre, la façon de le dire, les multiples intentions qui se cachent sous un alexandrin. Voilà pour les apparences.

Il suffit cependant de s’arrêter un peu en chemin avec le maître pour saisir qu’il y a derrière ce miroir qui lui est cher un monde qu’il ne dévoile, celui de l’humour et de la douceur, de l’enfance, de la perte, du théâtre intérieur.

Ce premier roman paru chez Plon est l’occasion d’opérer une traversée du miroir en sa compagnie. Il y a bien sûr tous les reflets qu’il offre depuis que le théâtre s’est emparé de lui : l’obsession d’Hamlet, les culbutes de la fiction et du théâtre, le livre et ses rapports à la réalité. Mais c’est surtout au Mesguich pudique et torturé, humain et touchant, que l’on a affaire. La phrase est complexe et poétique, souvent belle, la grandeur y est plus évanescente que l’on ne pense. Et puis il y a Marseille comme un retour vers l’enfance, le théâtre en devenir. Et si tout cela n’avait été qu’un rêve ?

Rares sont les œuvres de fiction qui permettent au lecteur de se dire : « voilà, j’ai passé quelques heures avec l’auteur, dans ce qu’il y a de plus profond en lui ». C’est chose faite.

Written by Renaud Meyer

octobre 6, 2009 at 9:52