Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

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Aller au théâtre

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Pascal Greggory et Valérie Bruni-Tedeschi

Je croise souvent des gens qui me disent : « Qu’est-ce qu’il faut voir au théâtre en ce moment ? » Je suis toujours un peu saisi par cette question curieuse, comme si cela n’allait pas de soi, ce qu’il faut voir, ce qui est beau, juste, fort, comme une évidence qui s’impose par un texte, un nom, un lieu. Ethnocentrisme dont il est difficile de se dégager quand on est tombé dans la marmite du théâtre. Ecouter le goût de l’autre en le guidant. Pas simple.

Alors, ce qu’il faut voir en cette rentrée de janvier 2011…

Il faut tenter les expériences comparatives. Aller voir « Un fil à la patte » de Feydeau à la Comédie-Française dans une mise en scène désopilante de Jérôme Deschamps et « Du mariage au divorce », montage de quatre pièces du même auteur dans une mise en scène d’Alain Françon avec Eric Elmosnino (très remarqué Gainsbourg de Jonathan Sfar) au théâtre Marigny. On peut rester dans le même théâtre, pour rire encore, avec « L’amour, la mort, les fringues » sous la baguette de Danièle Thomson qui nous propose elle aussi une expérience : changer la distribution du spectacle tous les mois en ne mettant sur scène que des stars de cinéma. Vous pourrez ainsi voir Karin Viard et Bernadette Lafont en janvier, Miou Miou, Sylvie Testud, Ariane Ascaride en février, Sylvie Vartan, Mathilde Seigner, Tonie Marshall en mars. Et pour ceux que les larmes et l’émotion ravissent, ils se presseront au théâtre de la ville applaudir le « Rêve d’automne » de Jon Fosse mis en scène par Patrice Chéreau avec Pascal Greggory et Valéria Bruni-Tesdeschi (la sœur de). Il reste des places jusqu’au 25 janvier.

Tout cela vous évitera Alain Delon et sa fille, Laspalès et Chevalier dans le « Dîner de cons » et Clavier dans « La cage aux folles ». Enfin, le Bien et le Beau se discutant…

 

 

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Théâtre à l’anglaise

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N’y aurait-il de philosophie qu’allemande, de roman que français, de chant qu’italien et de théâtre qu’anglais ? Ce que l’on peut affirmer au-delà de ce lieu commun pas si stupide, c’est que Shakespeare est certainement le seul auteur de théâtre à avoir concilié l’infiniment grand et l’infiniment petit et tiré tout le jus de ce qu’est le théâtre. A voir les spectacles montés par les metteurs en scène anglais ces derniers temps, on se dit que le grand Will leur a certainement légué quelque chose de ce nectar.

Si vous l’avez manquée au théâtre Marigny cette année, « La tempête » montée par Sam Mendes vient de reprendre au théâtre Old Vic de Londres. Il y a bien sûr deux heures d’Eurostar, mais l’aventure vaut la peine. Pure merveille d’intelligence et de beauté, où évoluent des acteurs habités par une langue des plus sublimes. Mendes a tout compris au théâtre et en particulier à cette pièce maîtresse. Un rond central couvert de sable figure l’île de Prospero, et puis au lointain, une étendue d’eau sur laquelle sont posées des chaises qui accueillent les naufragés. Pas d’esbroufe, rien que du théâtre, qui rappelle Brook, et s’inscrit dans l’histoire de cette vénérable maison où trônent les portraits de Laurence Olivier et Richard Burton, acteurs shakespeariens du siècle passé.

Quand ils ne sont pas en jeu, les acteurs se posent dans le lointain. Mécanique très anglo-saxonne que l’on retrouve dans le « Donneur de bain » toujours à l’affiche du Marigny jusqu’au 17 juillet. On passera sur un texte qui s’étire sur deux heures. Une bonne idée dans laquelle souffle l’auteur tant et si bien qu’elle éclate assez vite nous laissant un léger goût de pas grand-chose. Il ne faut cependant pas s’arrêter à ce pécher d’orgueil et tenter là aussi l’aventure (le voyage est plus court…) pour la mise en scène d’abord, bluffante, inventive, plus forte que le texte, faisant de cette histoire simple une ronde infernale et entêtante. Dan Jemmett sait y faire et donner l’énergie nécessaire aux acteurs qui le suivent. Barbara Schulz est une bombe de talent et d’énergie, Bruno Wolkowitch étonnant de composition, Charles Berling n’est pas au mieux, mais il ne gâche pas notre plaisir.

Il faut s’inspirer de ce théâtre-là, de ce savoir-faire, où domine l’intelligence de l’illusion.

Shakespeare in France

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Il y avait dans la salle du théâtre Marigny Sophie Marceau accompagnée de Christophe Lambert, tous deux très en vogue, très amoureux, très anglophones par la carrière et l’intérêt porté à ce qui se fait outre-manche. Derrière eux, un Jean-Michel Ribes affable et jovial comme à son habitude. Et puis d’autres encore, connus ou inconnus, venus applaudir la troupe du très londonien Old Vic, dirigée par Kevin Spacey. Aux manettes, un Sam Mendes, star tout aussi internationale des planches et des salles obscures. L’attente était donc à la hauteur des protagonistes. Shakespeare in France, en anglais, par une troupe mi-britannique mi-américaine, sous la baguette de Mendes.

Le résultat est assurément marquant. « As you like it », comédie qui précède Hamlet, fait penser à « Peines d’amour perdues ». Chassés-croisés amoureux, travestissements, situations fortes et drôles. Mendes place ses acteurs dans un univers à la fois réel et féerique, où la neutralité des costumes laisse toute sa place au jeu et à la beauté du texte. Il y a quelque chose de nostalgique, dans cette vision de Shakespeare par Mendes, qui nous renvoie à Tchekhov. La comédie de la vie et de l’amour comme un chant qui s’élève d’une clairière pour mourir dans la nuit.

Les comédiens de la troupe sont remarquables d’engagement subtil, Jullet Rylance en tête qui joue Rosalinde. Ils jonglent avec cette langue qui est la leur. Mendes les faits danser, chanter à merveille et jouer avec une délectation séduisante.

Trop tard pour ce « Comme il vous plaira », mais les curieux pourront applaudir une très certainement magnifique « Tempest » du 20 au 25 avril, toujours au Marigny, avec la même troupe.

La leçon de cette visite du théâtre anglais à Paris donne à réfléchir. Aucun théâtre privé parisien n’ose monter des spectacles d’une telle ambition. Vingt acteurs, deux musiciens, une scénographie splendide, pas de vedette, et un texte difficile mais accessible. Le Old Vic réussit le tour de force de réunir sur scène ce que le théâtre public et le théâtre privé français s’envient et se jalousent : remplir des salles avec un spectacle populaire où tout repose sur l’art ; celui des acteurs, de l’auteur, du metteur en scène et de son équipe.

Seul bémol, les places sont chères, trop chères, alors qu’elles sont meilleur marché à Londres pour les mêmes spectacles… Qui en croque au passage ?

Written by Renaud Meyer

avril 17, 2010 at 6:37

Rêver, peut-être

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image_img_e1visuel5Les comédiens sont tout le temps en vacances et jamais en vacances. A peine ont-ils rangé les décors des festivals d’été que les voilà déjà prêts à entamer la rentée. Les vacances de l’intermittence. Et les colonnes Morris de se couvrir d’affiches. Listes des pièces de la saison pour le théâtre public, visages énormes des vedettes, jeunes ou vieilles, pour le privé. Choisir dans cette forêt touffue est un exercice complexe. Et j’avoue ne pas être guidé par une envie irrépressible de me ruer dans un théâtre en ce début de saison.

Nul besoin d’assister aux « Diablogues » avec Muriel Robin et Annie Grégorio, si grandes soient-elles, dans une mise en scène de Jean-Michel Ribes. J’entends déjà les répliques, je sais comment Muriel Robin les dira, ses appuis, ses mimiques, ses façons. C’est tellement pour elle, tellement attendu, tellement entendu. Dubillard joué au Rond-Point la saison dernière, avec deux stars masculines. Ça sonne comme du déjà-vu, de l’idée pour remplir une salle. Que dire d’ailleurs de cette « Grasse matinée » d’Obaldia aux Mathurins, sans le moindre intérêt si ce n’est de mettre en scène Cyrielle Clair. Et la « Cage aux folles » avec Clavier et Bourdon ? Le théâtre privé opère un revival 70’s tout à fait affligeant.

Quant au théâtre public, que propose-t-il ? Le théâtre de la Colline, repris cette année par le jeune et talentueux Braunschweig, s’embourbe dans une guerre de tranchées contre la fraîcheur et le grand public, déjà lancée par Alain Françon. La programmation est à peine croyable. Les auteurs à l’affiche ? Gerhart Hauptmann, Frank Wedekind, Daniel Keene, Tankred Dorst, Dea Loher, Marius von Mayenburg, Ibsen, et… Koltès. Quelle promotion des auteurs français contemporains… Quant à l’un des deux artistes invités, Michael Thalheimer, metteur en scène allemand, qu’on en juge par la brochure qui le présente : « Tous ses spectacles font le pari d’une esthétique radicale, impitoyable. Ce qu’il nous donne à voir est un monde sans illusions, où l’utopie n’a guère droit de cité et où les rapports de force et de pouvoir prédominent ». ça donne envie !

Je rêve parfois de théâtre, je veux dire d’un spectacle dont la simple évocation me pousserait à tout abandonner pour y courir. L’opéra offre cela parfois. Un chef immense, une production qui fait rêver.

Je l’avoue, le théâtre a du mal désormais à provoquer cela chez moi. J’y suis allé beaucoup, depuis que je suis capable de me tenir debout, j’y ai joué pas mal, un peu partout, et je ne crois pas qu’il soit mort ; il est là, attendant de se réveiller.

Il manque au théâtre l’alchimie de deux ou trois personnalités capables de grandes ambitions pour le public et de beaucoup d’audace pour eux-mêmes. Il y a ici et là des tentatives qui ne sont pas rien. « Le partage de Midi » à Marigny, reprise d’une création de la Comédie-Française dans un théâtre privé avec une valeur montante du cinéma, Marina Hands. Belle incursion. Comme le reprise de « La douleur » de Duras à l’Atelier, avec Dominique Blanc dans une mise en scène de Patrice Chéreau. Juliette Binoche à Marigny. Des tentatives de Jean-Michel Ribes au Rond-Point avec des auteurs contemporains. Quelques idées au théâtre Montparnasse, à la Comédie des Champs-Elysées, au théâtre Antoine, suivant les saisons. Mais une idée colossale déplaçant les foules…

J’ai été frappé par un documentaire consacré à Gérard Philipe, star mondiale du cinéma des années 50, rejoignant Vilar pour faire du théâtre ; son nom suit l’ordre alphabétique au même titre que ses camarades, tout comme son salaire !

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Voilà l’événement que nous attendons tous. Un acteur que le cinéma s’arrache quittant ses plateaux de tournage pour incarner le grand personnage d’une pièce contemporaine, sur une scène du théâtre public, là où on ne l’attend pas. S’il y a un revival à opérer, c’est bien celui-là.

La Comédie-Française pourrait créer cela. Inviter une actrice ou un acteur français immenses, dans son théâtre, pour une création, comme jadis le fit Raimu. C’est là une grande idée qui honorerait le théâtre. Vincent Cassel, Mathieu Amalric, Marion Cotillard.

Rêver, peut-être. Le reste n’est que poussière.