Le blog littéraire de Renaud Meyer

Les belles oeuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles. Paul Valéry

Archive for septembre 2009

Un, deux, trois, partez !

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Frères Goncourt

On peut, bien sûr, attendre que les nombreux jurés des multiples prix littéraires de l’automne annoncent les heureux lauréats, puis se précipiter chez son libraire pour acquérir les perles que d’aucuns, éditeurs,  attaché(e)s de presse, journalistes auront polies soigneusement au fil des mois pour en faire des objets incontournables. Et l’on sera parfois déçu de tant d’éloges ou bien agréablement surpris que l’œuvre ait ainsi résisté à tant d’assauts médiatico-laudatifs. « Les Bienveillantes » fut un exemple remarquable de cette destinée tricotée par avance. Annoncée, sanctifiée, dénoncée, parfois dévorée, toujours achetée, exportée, pas souvent terminée, trônant sur toutes les étagères.

On peut aussi s’amuser à deviner qui seront les favoris et les outsiders dans chacune des catégories, une fois les listes rendues publiques. Je ne résiste pas à m’y adonner et encourage qui veut à se lancer dans la course aux pronostics.

Dans la catégorie Prix Nobel de littérature, je penche comme les bookmakers londoniens pour Amos Oz, Israël étant au cœur des enjeux du monde, mais il doit se méfier de Joyce Carol Oates dont l’œuvre colossale en fait un outsider sérieux.

Pour le Goncourt, la favorite est incontestablement Marie NDiaye. Passage chez Gallimard, écriture de plus en plus léchée et déjà titulaire du Femina avec son magnifique « Rosie Carpe ». La maison de la rue Sébastien Bottin mise sur elle. Mais Jean-Michel Guenassia et son « Club des incorrigibles optimistes » pourraient l’emporter contre toute attente. Premier roman volumineux paru chez Albin-Michel et dont le regard sur les années soixante peut en séduire plus d’un.

Côté Renaudot, « l’enfant de Berlin » pourrait faire d’Anne Wiazemsky une lauréate crédible. Déjà auréolée du Goncourt des lycéens et du Grand prix du roman de l’Académie française, elle suivrait sa juste route. Mais Véronique Ovaldé pourrait lui ravir la place si elle n’a pas le Goncourt des lycéens, justement.

Plongé dans la lecture délicieuse du « Ciel de Bay city » de Catherine Mavrikakis, je ne peux m’empêcher de penser à elle pour le Femina. Une façon également de récompenser son éditrice, Sabine Wespieser, qui sait allier réussite et engagement littéraire. Elle devra cependant compter avec Brigitte Giraud, dont le talent s’affine et s’affirme au fil des rentrées et Gwenaëlle Aubry qui s’affiche partout avec « Personne ».

Yannick Haenel pourrait bien avoir l’Interallié après avoir raflé le Prix du roman Fnac. Et Justine Levy le Médicis, histoire de suivre les pas de papa…

Quant à Frédéric Beigbeder, osera-t-il donner le Prix de Flore ou le Prix Décembre à son ami Simon Liberati, sélectionné par deux fois ? Réponse bientôt.

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La question de Candide

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Pourquoi Dieu a-t-il donné la même voix à Daniel Cohn-Bendit, Jean-Michel Ribes et Fabrice Luchini ?

Written by Renaud Meyer

septembre 23, 2009 at 5:06

Le lièvre de Patagonie

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Cela fait maintenant des mois que court ce lièvre dans la steppe littéraire hexagonale, nous stupéfiant par sa santé insolente et son œil rieur. On pourrait se passer de le signaler tant ont été nombreux les observateurs de tous poils à saluer sa grâce et son talent. Mais plutôt que de prendre un gros gibier qui nous tombera des mains parce qu’on se sera laissé berner par l’ouverture de la chasse en cette saison automnale, mieux vaut apprivoiser ce « Lièvre de Patagonie » durant de longues heures (car il ne se laisse pas dévorer comme ça) et l’offrir à Noël à ceux qu’on aime.

Ces mémoires de Claude Lanzmann parues chez Gallimard sont une surprise, car ceux qui en sont les personnages principaux courent encore dans le crâne de cet octogénaire qui a tout connu du siècle passé. C’est un concentré de « mémoire vive » qui donne le sentiment qu’ « hier » est encore là.

Il y a les femmes, les longues années de vie commune avec Simone De Beauvoir, l’amour du théâtre partagé avec Judith Magre et cette aventure folle avec une jeune nord-coréenne qui brûle pour lui d’un amour irrépressible et impossible.

Il y a le courage, toujours prêt à surgir de Lanzmann, dans la guerre, dans la marche, face au nazisme, au communisme, au colonialisme, à la bêtise.

Il y a le journalisme, l’engagement avec Sartre, l’engagement pour Israël, le grand saut, en F-16 ou sur Phantom, nageant dans les courants d’où personne ne revient, défiant l’existence, toujours.

Il y a ces centaines d’anecdotes qui font une vie riche et étonnante, qui font un livre aux arborescences de roman épique.

Et puis il y a « Shoah », l’aventure, l’épreuve, le film, et tout ce qui tourne autour, ce que l’on ne connaît pas. L’acharnement de son auteur à le porter à bouts de bras durant des années, rattrapant les anciens nazis dans leur folle échappée (c’était sans compter la rapidité du lièvre), soutenant les survivants de l’Holocauste, se relevant après chacune de ses chutes.

Le lièvre nous met hors d’haleine, mais sa course est une aventure unique.

Written by Renaud Meyer

septembre 21, 2009 at 3:57

Jaroussky, le magnifique

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J’allais, il y a quelques années de cela, prendre mon cours de chant chez Nicole Fallien, qui après m’avoir offert de son temps et de son savoir lorsque j’arpentais la scène et les couloirs de la Comédie-Française, continuait de m’accueillir chez elle afin de poursuivre le travail entrepris. J’étais alors en avance et elle me demanda de patienter dans son minuscule couloir, tandis que l’élève qui me précédait terminait son ouvrage. Je me souviens, après plusieurs années, de mon ravissement, assis sur ma chaise dans l’entrée. La voix d’un ange, limpide et musicale. Je n’avais plus vraiment envie de chanter après lui, juste rester là, à écouter cette voix d’enfant, émouvante et magnifique. Le jeune homme, qui devait avoir un peu plus de vingt ans, m’a salué, puis il est parti. C’était Philippe Jaroussky. « Il va faire une carrière très brillante », m’a dit Nicole. Ses espoirs et son flair étaient grands, mais je ne sais pas si elle se doutait réellement que la transmission de son savoir allait faire de son jeune prodige, la star du classique qu’il est aujourd’hui à trente ans.

En assistant au concert de Jaroussky mercredi 16 septembre au Théâtre des Champs-Elysées, j’ai été émerveillé une nouvelle fois par la voix que j’avais entendue quelques années auparavant, contre-ténor adulé par la salle tout entière. Deux heures à chanter Jean-Chrétien Bach avec de l’or dans la voix, entouré par le cercle de l’harmonie sous la direction du jeune chef Jérémie Rhorer. Premier violon remarquable, vivacité du jeu, l’oreille était comblée.

J’ai reconnu l’art de mon professeur d’alors, faisant des merveilles avec le talent extraordinaire de Jaroussky : voix naturelle, musicalité sans failles, jamais désincarné, jamais forcé. C’était prodigieux.

Le hasard m’a fait justement rencontrer Nicole, ce mercredi, dans les couloirs du théâtre des Champs-Elysées. Quelle joie de se revoir. Je lui ai confié mon admiration pour l’art du jeune chanteur qui est son élève depuis maintenant douze ans. « On a bossé tous les jours, trois heures par jour, chaque note, jusqu’à atteindre la perfection », m’a-t-elle confié. J’ai compris que les anges ne volaient par hasard.

Il faut l’écouter dans cet aria de Vivaldi qui provoque les larmes. Un jeune prodige qui obtient la victoire de l’artiste lyrique de l’année devant Roberto Alagna. Jaroussky accompagné ce soir-là justement par sa professeur de chant…

www.youtube.com/watch?v=9zQX2XqAE8c&hl=fr

La question de Candide

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Pourquoi Marie NDiaye, prix Fémina, entrée au répertoire de la Comédie-Française, dont le dernier roman est parmi les dix meilleures ventes de livres et qui de surcroît vit à Berlin reçoit-elle une aide à l’écriture de 50 000 euros du Centre National du Livre pour se consacrer pleinement à un grand projet d’écriture ?

Written by Renaud Meyer

septembre 17, 2009 at 8:20

Publié dans livres

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Rêver, peut-être

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image_img_e1visuel5Les comédiens sont tout le temps en vacances et jamais en vacances. A peine ont-ils rangé les décors des festivals d’été que les voilà déjà prêts à entamer la rentée. Les vacances de l’intermittence. Et les colonnes Morris de se couvrir d’affiches. Listes des pièces de la saison pour le théâtre public, visages énormes des vedettes, jeunes ou vieilles, pour le privé. Choisir dans cette forêt touffue est un exercice complexe. Et j’avoue ne pas être guidé par une envie irrépressible de me ruer dans un théâtre en ce début de saison.

Nul besoin d’assister aux « Diablogues » avec Muriel Robin et Annie Grégorio, si grandes soient-elles, dans une mise en scène de Jean-Michel Ribes. J’entends déjà les répliques, je sais comment Muriel Robin les dira, ses appuis, ses mimiques, ses façons. C’est tellement pour elle, tellement attendu, tellement entendu. Dubillard joué au Rond-Point la saison dernière, avec deux stars masculines. Ça sonne comme du déjà-vu, de l’idée pour remplir une salle. Que dire d’ailleurs de cette « Grasse matinée » d’Obaldia aux Mathurins, sans le moindre intérêt si ce n’est de mettre en scène Cyrielle Clair. Et la « Cage aux folles » avec Clavier et Bourdon ? Le théâtre privé opère un revival 70’s tout à fait affligeant.

Quant au théâtre public, que propose-t-il ? Le théâtre de la Colline, repris cette année par le jeune et talentueux Braunschweig, s’embourbe dans une guerre de tranchées contre la fraîcheur et le grand public, déjà lancée par Alain Françon. La programmation est à peine croyable. Les auteurs à l’affiche ? Gerhart Hauptmann, Frank Wedekind, Daniel Keene, Tankred Dorst, Dea Loher, Marius von Mayenburg, Ibsen, et… Koltès. Quelle promotion des auteurs français contemporains… Quant à l’un des deux artistes invités, Michael Thalheimer, metteur en scène allemand, qu’on en juge par la brochure qui le présente : « Tous ses spectacles font le pari d’une esthétique radicale, impitoyable. Ce qu’il nous donne à voir est un monde sans illusions, où l’utopie n’a guère droit de cité et où les rapports de force et de pouvoir prédominent ». ça donne envie !

Je rêve parfois de théâtre, je veux dire d’un spectacle dont la simple évocation me pousserait à tout abandonner pour y courir. L’opéra offre cela parfois. Un chef immense, une production qui fait rêver.

Je l’avoue, le théâtre a du mal désormais à provoquer cela chez moi. J’y suis allé beaucoup, depuis que je suis capable de me tenir debout, j’y ai joué pas mal, un peu partout, et je ne crois pas qu’il soit mort ; il est là, attendant de se réveiller.

Il manque au théâtre l’alchimie de deux ou trois personnalités capables de grandes ambitions pour le public et de beaucoup d’audace pour eux-mêmes. Il y a ici et là des tentatives qui ne sont pas rien. « Le partage de Midi » à Marigny, reprise d’une création de la Comédie-Française dans un théâtre privé avec une valeur montante du cinéma, Marina Hands. Belle incursion. Comme le reprise de « La douleur » de Duras à l’Atelier, avec Dominique Blanc dans une mise en scène de Patrice Chéreau. Juliette Binoche à Marigny. Des tentatives de Jean-Michel Ribes au Rond-Point avec des auteurs contemporains. Quelques idées au théâtre Montparnasse, à la Comédie des Champs-Elysées, au théâtre Antoine, suivant les saisons. Mais une idée colossale déplaçant les foules…

J’ai été frappé par un documentaire consacré à Gérard Philipe, star mondiale du cinéma des années 50, rejoignant Vilar pour faire du théâtre ; son nom suit l’ordre alphabétique au même titre que ses camarades, tout comme son salaire !

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Voilà l’événement que nous attendons tous. Un acteur que le cinéma s’arrache quittant ses plateaux de tournage pour incarner le grand personnage d’une pièce contemporaine, sur une scène du théâtre public, là où on ne l’attend pas. S’il y a un revival à opérer, c’est bien celui-là.

La Comédie-Française pourrait créer cela. Inviter une actrice ou un acteur français immenses, dans son théâtre, pour une création, comme jadis le fit Raimu. C’est là une grande idée qui honorerait le théâtre. Vincent Cassel, Mathieu Amalric, Marion Cotillard.

Rêver, peut-être. Le reste n’est que poussière.

La rentrée des écrivains

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754_3300Les écrivains sont finalement des élèves bien sages, dressés à l’ancienne par des éditeurs soucieux du rythme des saisons et de la rigueur inculquée par les anciens. Septembre doit demeurer septembre, un éditeur doit y présenter ses meilleurs poulains et un écrivain qui se respecte ne doit pas se tourner les pouces lorsque sonne la cloche. D’ailleurs, à cet instant précis, le bon élève doit avoir déjà remis sa copie au professeur.

En cette rentrée, on retrouve étrangement les mêmes têtes, les mêmes titres, comme ailleurs les gommes ont une odeur retrouvée et les récrés résonnent des mêmes cris. Ça rassure tout le monde. Le lecteur, l’éditeur, le libraire. On sait qui mettre en pile, qui acheter, qui élire meilleur élève début novembre pour le tableau d’excellence.

Et dans la cour, car l’écrivain qui veut réussir se doit de fréquenter davantage la cour que la classe, on distingue cet étrange phénomène de bandes et d’âmes errantes portant leur solitude comme une marque de leur originalité.

Bandes d’ambianceurs qui se serrent les coudes et brandissent avec négligence leurs devoirs de vacances comme un passe-temps qui les dépasse. Ils y parlent de l’époque, de la nuit, de la drogue et des femmes. Tous copains de virées, jeunes, riches, intelligents et désœuvrés. Frédéric Beigbeder, Simon Liberati, comme en d’autres saisons Floriant Zeller.

Sous d’autres platanes, on croise les transfuges qui gagneront la première place en changeant discrètement d’éditeur. Cette année ce sera Marie NDiaye qui quitte Minuit pour Gallimard.

Plus loin, ces élèves doués dont la rigueur métronomique nous gratifie d’un roman de cent pages en septembre de chaque année. Première des ventes encore une fois, Amélie et son « Voyage d’hiver », son meilleur roman depuis cinq ans, dit-on un peu partout dans la cour. C’est qu’ils ont, ces écrivains de la cour des grands, un étrange don d’ubiquité qui leur permet de faire parler d’eux, ici et ailleurs en même temps, sur France 2, France 5 et Canal Plus dans la même soirée.

Quant aux petits qui se sont frayé une place dans cette cour-là, on les remarque tout de suite. Véronique Ovaldé qui réussit cette année à se mettre au premier rang sans avoir à pousser des coudes. Jean-Michel Guenassia, premier roman, dont le « club des incorrigibles optimistes » a déjà fait le tour de l’école parce qu’il ne parle ni de drogue chez les riches, ni de guerre en Irak, ni de suicides dans le Nord de la France par temps pluvieux.

Il y a bien sûr tous les autres – près de six cents -, studieux, ombres qui passent, un stylo à la main et l’espoir au fond du cœur.

C’est finalement curieux cette façon toute française de faire de la littérature, avec ses devoirs et ses bons élèves toujours prêts à parader en une cour automnale, galvanisés par la note, le hochet, le paraître.

Septembre demeure septembre, avec ses habitudes recouvrées, ses étés indiens et ses entêtements sans importance.